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Full text of "Prise de Saint-Jean-d'Acre, en l'an 1291 par l'armée du Soudan d'Égpyte; fin de la domination franque en Syrie"

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EN L'AN 1291 
PAR L'ARMÉE DU SOUDAN D'EGYPTE 



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FIN DK LA DOMINATION I BANQUE EN SYHIE 

APRÈS LES DEHNIKHtS i:itOISAI)KS 



PRISE 



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SAINT-JEAN-D'ACRE 

EN L'AN 1291 
PAR. L'ARMÉE DU SOUDAN D'EGYPTE 

GUSTAVK 8CHLUMBERGER 

MEMBRE DE L'INSTITTT 





PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT kt C^ IMPRIMEU RS-ÉDITEUKS 

8, RUeCABANCIRBiv 6* 



lui 



Celle élude a élé publiée dans la Revue des Deux 
Mondes (n9 du 15 juillel li>l3) el considérablemeul 
augmenlée. 



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PRISE DE SAIAT-JE\^ D'ACRE 

KN lAN 1291 

V\\\ I/AIIMKR DU SOUDAN D'ÉGYPTR • 



FIN DE I.A DOMINATION l'RANQUE EN SYKIi: 
APRÈS LES DERNIÈRES CROISADES 



On était en l'année du Christ 1291 . Philippe le Bel 
était roi en France et le moine Jérôme d'Ascoli était 
pape à Rome sous le nom de Nicolas IV. Il y avait 
près de deux siècles que, sous la conduite de Gode- 
froy de Bouillon, le 15 juillet 1099, les bandes enthou- 
siastes de la première croisade avaient pris d'assaut 
Jérusalem, la Ville Sainte, et fondé le Saint Royaume 
d'Outre-mer. Après presque un siècle de luttes sou- 
vent (glorieuses, les chrétiens d'Orient, à la suite du 
grand désastre de Hittin, au mois de juillet 1187, 
avaient dû évacuer Jérusalem retombée sous le pou- 
voir des Musulmans en la personne du grand émir 

(1) Dans ce récit j'ai suivi pas à pas l'excellente Histoire du royaume 
(le Jérusalem de feu R. Rôbricut, parue à Innsbruck on 1898 

1 



J FIN DE LA DOMINATION FIIANQUE EN SYRIE 

Saladin. Toutefois ils siéraient maintenus dans presque 
toutes les cités maritimes de la côte de Syrie, proté- 
gés par la fondation à ce même moment du nouveau 
royaume latin de Chypre sous la bannière des rois 
Lusi{pians. Saint-.lcan-d'Acre avait été reprise dès 
1191 par les (juerriers de la troisième croisade. Puis 
étaient venus les temps de plus en plus difficiles pour 
les soldats de la Foi. La quatrième croisade avait été 
en 1204 détournée vers Constant inople. Celle de 
Tempereur Frédéric! (I n'avait abouti qu'à ime réoc- 
cupation éphémère de .Icrusalem. Celle du roi saint 
Louis vin(jt ans plus tard, vers le milieu du treizième 
siècle, avait eu, malgré des prodiges de vaillance, 
la douloureuse issue que chacun connaît. Puis l'en- 
thousiasme même de la Croisade avait fini par faiblir 
presque entièrement en Occident. Les derniers |)rinces 
des dernières principautés chrétiennes maritimes de 
Syrie ne recevaient plus d'Euro|)e que des renforts 
très amoindris. Associés aux chevaliers des trois 
Ordres célèbres du Temple, de l'Hôpital et Teuto- 
nique, ils ne luttaient plus que très péniblement 
contre la puissance sans cesse grandissante de toutes 
les forces militaires de l'Islam en Egypte et en Syrie, 
au Kaire comme à Damas. Toutefois Saint-Jean- 
d'Acre demeurait la principale forteresse des Francs 
d'Outre-mer, leur grande capitale militaire et com- 
merciale sur la côte syrienne. 

l^c fameux Soudan d'Egypte, le terrible Bibars, 



APRES LES DERNIEllES CROISADES 3 

qui avait enlevé suocessivement aux Latins d*Orient 
le château des Kurdes, Césarée, Jaffa, le Safed et la 
{];rande cité d' Antioche, première conquête des Francs 
de la première croisade, était mort le 19 juin 1277. 
tlncoura^és par cette disparition de leur plus mortel 
adversaire, les chrétiens de Terre Sainte avaient cm 
pouvoir rompre les trêves de dix années jadis con- 
clues avec lui, profitant de ce que les envahisseurs 
Mon[;ols mettaient affreusement à feu et à san(][ le 
Nord de la Syrie. Mais, après quelques succès, appre- 
nant la défaite totale de ces hordes barbares par le 
nouveau Soudan Kélaoun, redoutant quelque incur- 
sion venjjeresse de ce dernier, ils avaient cini pinident 
de transiger une fois de plus. En suite de quoi les 
chevaliers du Temple, ceux de l'Hôpital, le comte 
Hohémond de Tripoli, la Commune de Saint-Jean- 
d'Acre, d'autres groupes latins encore, avaient, par 
Tentremise de leurs délégués, signé à Rouha, dans la 
banlieue du Kaire,en 1283, puis encore l'an d'après, 
avec les représentants du Soudan, une nouvelle trêve 
de dix ans, dix mois, dix jours, dix heures. C'était la 
singulière coutume de l'époque. La loi de l'Islam 
défendait de conclure et signer une paix véritable 
entre les vrais croyants et les infidèles ; elle autorisait 
seulement des trêves. 

Ces trêves, la faiblesse même des chrétiens de 
Palestine leur interdisait d'ordinaire de chercher a 
les rompre. Il en était tout autrement pour Kélaoun, 



4 FIN DE LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

le puissant soiulan crK(;y|)tc. Lorsque ses subtiles el 
habiles ambassades auprès des princes cbrt'tiens de 
IKurope occidenlale eurent drcidénient réussi à 
déjouer toute velléité de nouvelle fjrande croisade, il 
cbercba le premier prétexte pour en finir avec les 
infortunés restes des principautés latines de Syrie. 
Dès l'aïuiée 1285, il profitait d'une prétendue agres- 
sion des Hospitaliers de Markab pour uiettre le siège 
devant celte splendide et puissante forteresse que 
Saladin lui-même avait déclarée imprenable. Elle 
succombait le 25 mai après plus d'un mois de siège. 
Peu de jours après, le non moins fort château de 
Maraklée, qui passait aussi pour invincible, immense 
tour quadrangulaire haute de sept étages aux murs 
épais de douze coudées, capitulait à son tour. 

Terrifiés par ces catastrophes, le roi Ijéon III de 
Cilicie ou Petite- Arménie et la princesse Marguerite 
de Tyr se hâtèrent d'acheter à prix d'or une nouvelle 
et calamiteuse trêve de dix ans. 

lientré au Kaire de cette expédition triomphante, 
le victorieux sultan eut encore la satisfaction de se 
voir, dans le mois de novembre de cette même année, 
salué dans son palais des bords du Nil par des 
envoyés du roi des Romains Rodolphe I" de Habs- 
bourg, par ceux aussi de l'empereur de Constanti- 
nople Andronic II Paléologue et de la Commune de 
Gènes. Ils riionorèrent des plus riches cadeaux. 
Ceux de l'emperem' allemand étaient présentés par 



APRES LES DERNIERES CROISADES 5 

treiile-dcux porteurs et consistaient en pelleteries de 
zibelines et de petits-gris, en étoffes écai'lates, en 
vêtements de fin lin vénitien. Les dons de la Coni- 
ninne de Gènes consistaient en deux l)allots de satins 
et de tissus dits « sarsina " d'après des modèles 
orientaux, plus six faucons de chasse, un grand chien 
blanc ' plus grand qu'un lion » , peut-être un ours 
blanc. Ceux du basileus de Constantinople étaient un 
ballot de satin et quatre de tapis. Dans l'ambassade 
allemande figurait un des plus grands voyageurs en 
Orient de l'époque, qui avait parcouru toute la Pales- 
tine, Chypre et l'Arménie, Burchard de Monte Sion. 

Deux années plus tard, nouvelles réclamations du 
Soudan. 11 se plaint que le prince Bohémond d'An- 
tioche, comte de Tripoli, ait à son tour transgressé 
les trêves. Une grosse armée qu'il avait dans le Nord 
de la Syrie assiège Laodicée et la prend à coups de 
catapultes, le 30 avril 1287. En octobre déjà Bohé- 
mond VII, le prince d'Antioche et de Tripoli, meurt 
sans postérité, et Kélaoun attaque bientôt après sa 
puissante ville de Tripoli, le principal comptoir des 
négociants génois avec l'Egypte. Il la prend après 
trente-quatre jours de siège, le 2f) avril 1281), malgré 
l'arrivée d'une armée de secours partie de Saint- 
Jean-d'Acre. Dix-neuf catapultes et quinze cents mi- 
neurs viennent à bout de ses formidables murailles. 

Une partie des assiégés s'était réfugiée dans l'île 
placée à l'entrée du port, dans l'église de Saint- 



« FIN DE LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

Thomas, mais les vainqueurs les y poursuivirent et 
les massacrèrent jusqu'au dernier. On compta parmi 
les morts le frère Templier Guillerme de Cordone, 
autrefois j^ardien des Franciscains d'Oxford, qui, 
armé seulement d'une croix, se jeta coura^jeusement 
à la rencontre de l'ennemi, et aussi Lureta, l'abbesse 
d*un couvent de femmes, qui, tombée dans la part de 
butin d'un émir, pour échapper à la souillure fatale, 
réussit par ruse à se donner la mort, tandis que ses 
sœurs tombaient dans un horrible esclavage. Elle 
avait, dit la Chronique^ persuadé à son maître sar- 
rasin qu'elle était invulnérable. Lui, voulant s'en 
assurer, la frappa d'un cimeterre et la tua. 

Très peu de temps après tombent aussi Nephin 
forteresse des Hospitaliers, puis Batroun. Les fu^jï- 
tifs de Tripoli se réfufjient en Chypre, à Tyr, k Saint- 
Jean-d'Acre. Les dernières vieilles cités chrétiennes 
maritimes de Syrie succombent ainsi les unes après 
les autres sous les coups des Sarrasins. Leur histoire 
n'est plusqu'une mort lente, une interminable et iné- 
vitable afjonie. Les lamentations, les plaintes dou- 
loureuses de leurs habitants, adressées à leurs frères 
d'Occident, ne cessent pas un instant. 

Cette même année 1289, Jean de Grailly, capitaine 
des compagnies françaises de Saint-Jean-d'Acre, 
entretenues aux frais du roi de France, de concert 
avec les deux frères prêcheius dominicains Hugues 
et Jean, avec l'Hospitalier Pierre d'Hezquam et le 



APRES LES DEHNIERES CROISADES 7 

Templier Hertrand, se rendirent en toute hâte à 
Rome pour implorer le secours du pape et de la 
chrétienté occidentale. Ils ne rencontrèrent presque 
partout, hélas! que d'insuffisantes sympathies. Seul 
le souverain pontife, Nicolas IV, mit tout en œuvre 
pour ranimer le zèle des royaumes de TOccident. FI 
fit partout, en Italie comme ailleurs, prêcher ardem- 
ment la croisade, promit une flotte de vingt galères 
(le Venise et fournit de larges subsides. Il alla jusqu'à 
faire négocier en faveur des lamentables restes du 
royaume de Jérusalem auprès d'Argoun, le Khan 
des Mongols, auprès du roi Héthoum II d'Arménie, 
des Jacobites, des souverains même d'Éthio[)ie et de 
Géorgie. Le 5 janvier 1291, il adressait à toute la 
chrétienté, en faveur de la Terre Sainte, une suprême 
et déchirante prière. 

Entre temps, dès le mois de mai 1290, en suite 
des appels à une nouvelle croisade, de nombreuses 
bandes de pèlerins avaient commencé à se grouper 
en Lombardie, en Toscane, dans les marches de 
Trévise et d'Ancône, à Parme, à Modène, à Bologne, 
pour aller s'embarquer sur les galères de Venise 
toutes prêtes à partir. Au nombre de vingt, nombre 
annoncé par Nicolas IV, sous le commandement de 
Nicolas Tiepolo, fils du doge Jacques Tiepolo et 
d'une fille du ban de Serbie, de Jean de Grailly et 
de Roux de Sully, chacun porteur de mille onces d'or, 
ces navires avaient vogué vers la Syrie, recrutant en 



8 FIN DE LA DOMINATION FRANQUB EN SYRIE 

route, par la munificence du roi Jacques d*Aragon, 
cinfj autres [galères. Mais une partie seulement de 
cette petite flotte fort mal cquipée, encore |)lus 
insuffisamment armée, demeura à Acre, ainsi que 
nous Talions voir. 

Les appels du pape aux souverains d'Europe, à 
ceux de France, de Honfjrie, d'Anf^leterre se pour- 
suivaient. Partout les prédicateurs prêchaient avec 
passion pour que les fidèles se ralliassent à la croi- 
sade décidée par le roi lïdouard d'Aufjleterre. C'est 
R ce moment que survint enfin la catastrophe su- 
prême, c'est-à-dire la prise de Saint-.Iean-d'Acre, 
parle soudan d'Éf^ypte! C'est ce terrible événement 
que je vais raconter ici. 

Saint-Jean-d'Acre, cette première et plus grande 
cité franque d'Orient, était à cette date une ville 
extraordinaire, peut-être la plus étrange du monde 
entier. Depuis des années, tous les débris des popu- 
lations si longtemps florissantes de l'Orient latin, 
maintenant chassées petit à petit de toutes les côtes de 
Syrie, avaient reflué sous la protection de ses gigan- 
tesques murailles. D'autre part, on voyait accouiir 
chaque année dans son port des milliers de croisés, 
plutôt des milliers d'aventuriers d'Occident que n'at- 
tirait plus tant la dévotion aux Lieux Saints que 
l'amour du lucre, du pillage et des batailles. Dans 
son enceinte résidaient encore les états-majors et les 
principaux contingents des grands et si fameux Or- 



APRES LES DERNIERES CROISADES 9 

dres reli[;ieux et militaires du Temple, de Saint- 
Jean de Jérusalem et des chevaliers teutoniques, 
puis aussi tous les petits corps d'armée entretenus 
en Syrie par le Pape, par le roi de France, par les 
divers autres souverains d'Occident, [)ar le roi de 
Chypre, et une quantité de renéfjats fuyant pour une 
raison ou une autre le séjour des villes de l'islam en 
Éjjypte ou en Syrie, enfin toute une immense popu- 
lation louche accourue là de tous les coins de la terre, 
et qui faisait dire à Jacques de Vitriaco qu'Acre était 
la M sentine « de toute la chrétienté. Cette masse de 
soldats, de (juerriers, de mercenaires attiraient 
encore une autre clientèle infiniment nombreuse. 
D'après un chroniqueur, il y aurait eu en une fois 
dans cette ville jusqu'à quatorze mille prostituées. 

Un voYa(][eur allemand, appelé Ludolf de Suchem, 
qui, vers la fin de la première moitié du quator- 
zième siècle, visita les ruines de Saint-Jean-d'Acre, 
et put à cette occasion utiliser les récits de témoins 
oculaires de son ancienne splendeur, nous a fait de 
cette ville cette curieuse autant que naïve descrip- 
tion : 

« Cette célèbre cité d'Acre, dit-il, est située sur le 
riva(je de la mer, construite de blocs de pierre d'une 
grosseur extraordinaire avec des tours hautes et très 
fortes, à peine distantes d'un jet de pierre les unes 
des autres. Chaque porte est flanquée de deux tours. 
Les murailles étaient, comme elles le sont encore 

2 



10 PIN DE LA DOMINATION PRANQUE EN SYRIE 

aujourd'hui, d*une épaisseur telle que deux chariots 
courant en sens contraire pouvaient s'y croiser très 
facilement. Du côte de terre aussi elles étaient très 
puissantes, avec des fossés très profonds, protéf^ées 
encore par une foule de bastions et d'ouvraf][es de 
toute espèce. Les places et carrefours dans la ville 
étaient d'une grande pro|)reté. Toutes les maisons 
étaient de même hauteur, uniformément bâties de 
pierres taillées, merveilleusement ornées de fenêtres 
de verre et de fresques, et tous ces palais, tous ces 
édifices, nullement bâtis pour les seules nécessités de 
l'existence, mais bien uniquement pour le luxe et la 
jouissance, étaient soigneusement et délicatement, au 
gré et à la fantaisie de leurs propriétaires, décorés de 
verres, de peintures, de tentures et autres ornements 
tant â l'intérieur qu'à l'extérieur. Les espaces libres 
dans la cité étaient protégés de l'ardeur du soleil par 
de splendides tentures de soie ou d'autres tissus. A 
chaque angle de chaque place s'élevait une très forte 
tour avec une porte en fer et des chaînes de même 
pour la consolider. Tous les hauts personnages habi- 
taient dans la banlieue de la ville dans de très forts 
châteaux et palais. Au centre de la cité demeuraient 
les artisans et les marchands, chacun cantonné sui- 
vant son industrie dans un quartier spécial, et tous les 
habitants de la ville se comportaient comme jadis les 
Romains, comme des seigneurs qu'ils étaient. Demeu- 
raient dans cette ville par rang d'importance : le roi 



APRES LES DERNIERES CROISADES 11 

de Chypre et de J«M*iisalem et son frère Ainaury (I ), 
et encore beaucoup d'autres memhi*es importants de 
sa faïuille, les princes de Galilée et d'Antioclie, ainsi 
que le coniuiandant en chef des troupes du roi de 
France, puis le duc de Césarée (2), les seigneurs de 
Tyr (3), de Tibériade et Sidon, le comte de Tripoli 
et Jaffa, le sire de Barutli ou Beirout, celui d'Ibelin, 
les seigneurs de Pysan, d'Arsuf et de Vaus, comme 
aussi les nobles de Blanchegarde. Tous ces seigneurs, 
ducs, comtes, nobles et barons, circulaient par les 
carrefours de la ville, la couronne d'or en tête (!) 
avec un appareil royal et chacun en particulier s'en- 
tourait, à l'égal d'un roi, de soldats, de gardes et de 
trabans somptueusement armés, montés sur des che- 
vaux de guerre, merveilleusement ornés d'or et d'ar- 
gent, chacun s'efforçant de dépasser en luxe tous les 
autres, et chaque jour c'étaient jeux, tournois et exer- 
cices d'armes, toutes sortes de fêtes, de chasses et 
toutes sortes de divertissements guerriers, et chacun 
de ces seigneurs, en outre de son palais et de son 
château, jouissait de toutes sortes de privilèges et 
d'exemptions d'impôts. 

" Dans cette même ville habitaient encore pour la 
défense de la Foi contre les Sarrasins le Maître et les 



(1) Créé par son frère en 1289 son lieutenant du Saint Royaume 
avec le titre de baile; il était prince de Tyr et connétable du royaume 
de Chypre. 

(2) En réalité il n'y en avait pas. 

(3) C'était, on vient de le voir, le prince Auiaury de Lusignan. 



12 FIN DE LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

frères de rOrdre de Saiiit-Jeati de Jérusalem, de 
même ceux de l'Ordre Teutonique, des Ordres de 
Saint-Tliouias et de Saint-Lazare. Tous ceux-là 
vivaient dans Saint-Jean-d'Acre. Là était le siège de 
leurs Ordres, et sans cesse, de jour comme de nuit, 
ils combattaient avec leurs compagnons contre les 
Sarrasins (1). Vivaient encore à Acre les plus riches 
marchands ((ui fussent sous le ciel, assemblés ici de 
toutes les nations de la terre. Là vivaient les Pisans, 
les Génois, les Lombards, par les maudites discordes 
desquels Acre fut finalement détruite, car ils se con- 
duisaient tous exactement comme des seigneurs indé- 
pendants. Du lever au coucher du soleil on apportait 
ici toutes les marchandises de l'Univers; tout ce qui 
pouvait se trouver d'extraordinaire et de rare dans le 
monde, on l'apportait ici à cause des princes et des 
grands qui y demeuraient. » 

Tandis qu'en apparence, ainsi qu'il ressort de ce 
curieux récit, la ville de Saint-Jean-d'Acre, éblouis- 
sant le monde du fracas de ses richesses et de la 
midtitude de ses habitants, donnait l'impression 
d'une faculté de résistance extraordinaire, bien au 
contraire, à l'intérieur, toutes les forces vives de 
cette cité se trouvaient comme paralysées par les 
incessantes et souvent sanglantes dissensions enti*e 



(t) Il est ëtrangc que Luclolf de Suchcui ne prononce pas le nom du 
patriarche ni de tant d'autres ëvèques, prieurs et abbés de Terre Sainte, 
qui vivaient réfugiés à Acre, dépossédés de leurs sièges. 




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APRÈS LES DERNIÉUES CROISADES 13 

les clievaliers des Ordres relifjieiix et les inarcliaiids 
italiens ou encore de ceux-ci entre eux et avec ceux 
de:i diverses autres nations. Il n*est pas un chroni- 
queur de Irpoquc qui ne fasse incessamment allu- 
sion à ces inierminables ((ucrelles qui constituaient 
pour cette vaste agglomération le plus grave péril et 
qui devaient finalement la livrer presque sans défense 
aux coups des Sarrasins maudits. Mais, circonstance 
peut-être })lus douloureuse encore, c'était dans cette 
immense |>opulation d'origine si variée le man([ue 
absolu de toute moralité qui rendait impossible 
l'exercice de toute vertu civique ou familiale. Tous 
les vices se donnaient libre cours parmi cette énorme 
agglomération de soldats et de trafiquants accourus 
ici des quatre coins du monde. Tous les récits chré- 
tiens contemporains, toutes les lettres des hauts per- 
sonnages d'ordre civil ou religieux retentissent de 
plaintes amères à l'occasion de ces faits lamen- 
tables. 

Ajoutez à ces circonstances désastreuses un véri- 
table épuisement de la jeune génération militaire 
dans toute l'Europe amené par l'immense déperdi- 
tion de vies humaines et de trésors engloutis depuis 
tant d'années dans les luttes pour la Terre Sainte ou 
dans celles qu'avait entreprises la papauté pour la 
destruction des païens et des hérétiques, comme aussi 
pour la lutte si prolongée contre Frédéric II, puis 
après celui-là contre Conrad IV etConradin. Enfin, 



14 FIN DE LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

à la suite des constants échecs qui avaient été la seule 
sanction de tant d'espérances, à la suite de tant de 
prophéties dictées j)ar la politique de l'Église, et qui 
ne s'étaient jamais réalisées, mille voix autorisées 
avaient commencé à s*élever par toute l'Europe pour 
( rili(|uer à la fois la conduite du pape et tant d'éner- 
gies irnitileinent consumées dans la lutte sécidaire 
|)our hi cioisadc. Par ces causes diverses, le zèle qui 
avail diiraui des siècles suscité lant de miracles était', 
hélas ! infiniment diminué. Les malheureux débris de 
la puissance latine en Orient réfugiés derrière les 
hautes murailles de Saint-Jean-d'Acre n'allaient 
presque plus avoir à compter que sur leurs propres 
forces conlre l'effort infiniment puissant du monde 
sarrasin. 

Après les catastrophes qui venaient de marquer la 
Hn lamentable de la dynastie des Hohenstaufen, la 
ruine de la puissance impériale et l'anarchie germa- 
nique, les seules puissances dont le Pape pouvait 
encore implorer le secours en laveur de la Terre Sainte 
étaient l'Angleterre et la France. De l'Allemagne 
même, il est à peine question dans les Bulles pour la 
croisade. Mais, à Paris comme à Londres, Nicolas IV 
n'obtenait que de belles promesses dépourvues de 
sanction. Toutes les menaces divines étaient impuis- 
santes en face de cette immence apathie. Les desti- 
nées des dernières possessions latines en Orient 
allaient donc s'accomplir et les éciivains chrétiens 



APRKS LES DEllNIÈRES CROISADES 15 

routeinpoi-aiiis avouent, avec une rare luiaiiiinitr, 
((ue la terrible catastrophe qui devait les accabler 
<»tait justement méritce. L'historien arabe Makrizi 
raconte rjue les Francs (|ui venaient «l'Occident en 
Palestine étaient d'ordinaire des aventuriers capables 
de tous les crimes! Sans doute ce jugement scvère 
n'était pas sans fondement. Ainsi que je l'ai dit, les 
chroniqueurs chrétiens sont tous d*accord pour dé- 
plorer l'intense corruption et l'esprit de violence qui 
ré[];naient à cette époque dans les derniers établisse- 
ments latins d'Outre-mer. 

Les bandes que le pape Nicolas avait envoyées de 
Venise à Acre sous le commandement de l'évêque de 
Tripoli menaient dans cette ville l'existence la plus 
dissolue et la plus brutale. Passant les jours et les 
nuits dans les tavernes et les maisons publiques, ne 
sachant comment employer leur oisiveté, ou bien, 
suivant certains récits, parce qu'on ne leur payait 
pas régulièrement la solde promise, ces aventuriers 
de la pire espèce se livraient vis-à-vis des habitants 
à toutes sortes de violences et de crimes. Les agglo- 
mérations et exploitations agricoles de la banlieue de 
la ville, appartenant en majeure partie à des Musul- 
mans, étaient sans cesse pillées et ravagées par eux. 
Toute résistance était noyée dans des flots de sang. 
Tantôt c'était une trentaine de paysans assassinés, 
tantôt dix-neuf marchands. Le biographe de Ké- 
laoun va jusqu'à reproduire ce récit probablement 



16 FIN DE LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

faux que les Chn'îtiens, après le massacre de ces 
Musulmans, vouhnrnt se donner l'apparence du 
droit, en pendant comme coupnMcs des Mnsiilmans 
revêtus du costume d'esclaves 

Cette brutale indiscipline des Occidentaux fournit 
ti'op tôt au Soudan l'occasion d'une ruptui-e en appa- 
rence lc{ptimc. Les plus importantes sources arabes 
et même latines, l'auteur de la Vie de Kélaoïin 
entre autres, donnent comme ori[jine à l'ouverture 
des hostilités le fait suivant : " Quelques-uns des 
guerriers croises amenés par Tiepolo et Jean de 
Grailly, dont la solde n'avait pas été payée, fatigués 
de leur inaction, ayant rencontré dans la campagne 
de Saint-Jcan-d'Acre des paysans syriens musulmans, 
portant des vivres au marché de la ville, en tuèrent 
ou blessèrent plusieurs. Atteints par cette sorte de 
folie sanguinaire qui s'emparait des nouveaux débar- 
qués à la vue des Infidèles, ces hommes parcoururent 
ensuite bruyamment les divers quartiers de la ville. 
Parvenus près de l'édifice du Camhio, ils envahirent 
un des bazars ou fondouks et y massacrèrent plu- 
sieurs marchands sarrasins. Quelques chevaliers des 
Ordres, accourus au bruit, eurent toutes les peines 
du monde à sauver la vie des autresMusulmans épars 
dans cet édifice en les prenant sous leiu* protection 
pour les conduire au château royal. Cet incident, qui 
fut le j)rétexte de la rupture suprême, est d'ailleurs 
raconté très diversement par les écrivains contempo- 



APRES LES DERiNIERËS CROISADES 17 

raiiis, surtout lorsqu'ils sout de race et de reli{;ion 
(liffcM'cntcs. 

Les magistrats d'Acre, fort effrayés, écrivirent au 
Soudan |)our s'excuser, lui faisant savoir que des 
Musulmans ayant fait une partie de débauche avec 
des Chrétiens nouvellement arrivés d'Occident, une 
rixe s'était élevée et que les Musulmans s'étant portés 
à quelques violences avaient été massacrés. « Mais, 
ajoute l'auteur arabe Mohi-ed-dîn, le même qui 
figura j)lus tard dans diverses né^rociations que je 
vais raconter, ces excuses étaient sans fondement. » 
i< Je tiens, poursuit cet écrivain, d'une personne qui 
était alors dans la ville, que la chose s'était passée 
de la manière que voici : « Un Musulman avait séduit 
la femme d'un riche bourgeois d'Acre, ayant fait 
avec elle une partie de débauche dans un jardin situé 
hors de la ville; tout à coup le mari était arrivé et, les 
surprenant ensend>le, les avait tous deux poignardés; 
ensuite, dans sa fureur, il s'était jeté le fer à la main 
sur tous les Musulmans qui s'étaient trouvés sur son 
passage et en avait tué plusieurs. » 

Quoi qu'il en soit de ces récits si précis et pourtant 
si divers, le Soudan, décidé dès longtemps à saisir le 
plus léger prétexte pour en finir avec Saint-Jean- 
d'Acre et les derniers établissements chrétiens en 
Syrie, ravi de l'incident, assembla son conseil pour 
délibérer sur cette affaire. Le régent Amaury eut 
beau lui faire représenter que ces folles agressions 

3 



is 1 IN DE LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

étaient le fait non de boiiqjeois de la ville mais 
d'hommes isolés, « apparrenant tons à la croisade » 
et sur Icscpicis ni lui ni personne à Acre n'avait d'au- 
torité; il eut beau jurer au nom du roi de (Chypre son 
frère que tous, à Saint-.)ean-d' Acre, voulaient ferme- 
ment la paix. Le sièfjede Kélaoun était faitd'avance. 
Il ne voulut rien entendre. Cependant, ainsi que plus 
tard les maréchaux de Napoléon, quelques-uns de 
ses émirs commençaient à sou|)irer a|)rcs le repos, 
avides de jouircnfinen toute tranquillité des richesses 
acquises par tant de victoires. On apporta une copie 
du dernier traité conclu entre le Soudan et la Com- 
mune d'Acre; les articles en furent minutieusement 
examinés pour y trouver prétexte à quelque conflit. 
Après nifue léflexion, la plupart des conseillers de 
Kélaoun estimèrent qu'il n'y avait [)as lieu, pour ces 
sanf|[lantes, mais accidentelles bagarres, à recommen- 
cer les hostilités. Tel fut entre autres l'avis de Fath- 
ed-dîn lui-même, le jurisconsulte qui avait jadis 
rédigé le traité. « Pour moi, poursuit Mohi-ed-din, 
je n'avais rien dit jusque-là; Fath-ed-din, se toiu*- 
nant vers moi, me demanda mon avis; je répondis : 
« Moi, je suis toujours de l'avis du sultan; s'il veut 
annuler le traité, le traité sera nul; s'il veut le main- 
tenir, il sera valide. — Ce n'est pas de cela qu'il 
s'agit, reprit Fath-cd-din; nous savons que le sultan 
veut la guerre. » Là-dessus, je citai un article du 
traité (|ui jjorlait (nie, s'il venait à Acre des Chrétiens 



APRES LES DERNIERES CROISADES 1« 

(le l*Occi(lciit qui formassent de mauvais desseins 
contre les Musulmans, ce serait aux magistrats et 
au gouverneur de la ville de les réprimer. J'ajoutai 
(|uc, dans le cas présent, les magistrats auraient dû 
empêcher ce meurtre ou tout du moins le punir; (jue, 
s'ils ne s'étaient pas trouvés assez forts pour le faire, 
ils devaient au moins le dénoncer eux-mêmes afin 
tproii v [)ortât remède ». A ces mots, le sultan ne 
put contenir sa joie; il commença aussitôt ses prépa- 
ratifs et ordonna de cou[)cr des hois dans toute la 
région de Balbcck et dans celle qui s'étend entre 
Césarée et Athlit, pour procéder immédiatement à la 
construction des machines de siège. « Ces travaux, 
dit à son tour l'historien Makrizi, furent terriblement 
troublés par des incursions de cavalerie franque et, 
en hiver, par d'abondantes chutes de neige. » 

Mis au courant des préparatifs secrets du sultan 
par la trahison d'un émir lié d'amitié avec les cheva- 
liers du Temple, les maîtres des trois Ordres, déjà 
terrifiés par ces nouvelles, le furent bien davantage 
encore en lisant une lettre adressée par le Soudan au 
Maître du Temple, dans laquelle il lui disait qu'il se 
vengerait de cette rupture de la trêve en mettant la 
ville d'Acre à feu et à sang. Kélaoun, en terminant 
cette missive, ajoutait que le sort de Saint-Jean- 
d'Acre était décidé et qu'il était tout à fait inutile de 
tenter de le fléchir par une ambassade. Malgré cela 
on se décida à lui en envoyer encore une. Ludolf de 



±0 FIN DE LA DOMINATION FUANQUE EN SYRIE 

Sucliem raconte inétne à ce sujet que le Grand Maître 
(lu Temple, '< qui était l'ami intime du Soudan » , 
ayant envoyé une députation à celui-ci pour implo- 
rer la paix, Kclaoun lui aurait fait répondre qu'il se 
contenterait d'un sequin vénitien par tête d'habitant, 
mais que le Grand Maître ayant réuni le peuple dans 
réfjlise de Sainte-Croix pour lui faire part de ces 
conditions, fut insulté par la foule. On le traita de 
traître. 11 n'échappa qu'avec peine à des violences 
matérielles. 

Entre temps le bruit commençait à se répandre en 
Syrie que le sultan marchait sur Saint-Jean-d'Acre 
avec toutes ses forces. Malfjré les supplications du 
patriarche, Nicolas Tiepolo fut parmi ceux qui s'en 
allèrent les premiers. Une partie des forces (jn'il 
avait amenées partit avec lui. 

Vers la fin de l'an 1290 ou dans les premières 
semaines de 1291, Kélaoun, dans une proclamation 
longuement motivée, annonça à ses peuples qu'il 
allait venfjfcr par la prise de Saint-Jean-d'Acre les 
violations incessantes des trêves commises par les 
chrétiens. Cette nouvelle fut accueillie avec un im- 
mense et pieux enthousiasme par tout le monde 
musulman. De même dans une lettre fameuse dont 
le texte authentique nous a été conservé, écrite au 
roi Uéthoum d'Arménie, Kélaoun annonçait à ce 
prince qu'il avait juré sur le Coran de ne laisser la 
vie à aucun habitant chrétien de la cité maudite. 



APRES LES DEHNIEUES CllOISÂDES 11 

Nous venons de voir que, malgré la défense du 
sultan, les Francs lui avaient encore dépêché une 
ambassade sup[)liante. C'était, hélas! une mesure 
hieii inutile. Dès que les quatre envoyés chrétiens : 
Philippe Maineheuf qui parlait la lan^jue arabe, le 
leui plier Barthélémy Pisan de Chypre, un chevalier 
de Saint-Jean et un scribe du nom de Georges, se 
furent rendus à la cour de Kélaoun pour lui donner 
toute satisfaction, ils furent sans autre forme de 
procès jetés dans un cachot où ils périrent (I). 
Comme ces malheureux ne reparaissaient pas, et que 
tous les efforts des chevaliers des Ordres pour obte- 
nii- la livraison au Soudan des coupables avaient 
échoué devant le mauvais vouloir presque universel 
de la population, les premiers personnages de la 
cité, le patriarche Nicolas, les chefs des Ordres mili- 
taires, Jean de Grailly et le fameux guerrier Otton 
de Granson, qui était venu de Londres en Palestine 
par Rome, se réunirent un jour dans la cathédrale 
de Sainte-Croix d'Acre et s'entretinrent avec an- 
goisse des mesures à prendre. Le vaillant patriarche 
releva les courages défaillants. Dans une allocution 
toute vibrante d'admirable énergie il exalta les sen- 
timents de concorde chrétienne que l'imminence du 
danger avait quelque peu ranimés parmi les défen- 
seurs de ce suprême boulevard de la foi en Syrie, 

(t) Une source chrétienne dit que cette ambassade eut lieu quarante 
jours avant le début du siège. 



M FIN DE LA DOMIINATION FHAKQUE EN SYKIE 

u car il semble, leur dit-il, que vous ne soyez plus 
cfn*un cœur et qu'une ame, car vous vous êtes ainsi 
rendus a(^réablcs à Dieu et aux liouiines. » 

On expédia en Occident dans toutes les directions 
les plus pressants appels : an roi de Chypre, au 
Pape, aux Ordres militaires. Ces derniers répondi- 
rent par l'envoi de très nombreux chevaliers. On vit 
de même arriver quelques nouvelles troupes de 
secours provenant des dernières localités appailc- 
nant aux Chrétiens sur le rivaj^fe de Syrie. 

Sans cesse la population d'Acre était occupée tout 
entière à s'approvisionner de vivres, à réparer et 
renforcer avec ardeur les tours, les murailles [gigan- 
tesques et les profonds fossés de son enceinte. Cette 
population valide pouvait se monter en tout à 30 (KK) 
ou 40000 personnes. Les hommes en état de com- 
battre étaient au début du siège environ 14000, dont 
800 chevaliers et 13000 hommes de pied. « Si des 
forces relativement aussi faibles, dit Hôhricht, par- 
vinrent à opposer durant plus de quarante jours une 
résistance aussi énergique à l'énorme armée ennemie, 
il faut attribuer ce résultat non seulement au cou- 
rage des défenseurs qui luttaient en désespérés, mais 
surtout à la force et à la perfection des ouvrages de 
défense (jui formaient autour de Saint-Jean-d'Acre 
une double et magnifi((ue ligne de circonvallation 
faisant de cette ville la plus redoutable forteresse 
d'Orient. »> 



APRES LES DERNIERES CROISADES 23 

D*autres sources estiment qu'il y avait assemblés 
à ce moment à Acre environ 2(J()0 à 30(K) chevaliers 
etl8()(K)liommes(lc|)ied,plns20(X)ou3(KK)écuyers, 
seqjents ou tnrcopoles. « Dans ce nombre, dit M. de 
Mas Latrie, ctaient compris tous les barons d'Outre- 
mer et leur service, les hommes valides venus de 
Tripoli et des autres villes chrétiennes conquises 
récemment par les Arabes, les Communes, les mai- 
sons mihtaires, enfin les croisés arrivés depuis la 
proclamation de la guerre et les soldats tenant {][ar- 
nison à Saint-Jean-d' Acre aux frais des rois de France 
et d'Angleterre, tous Occidentaux, désignés sous le 
nom habituel de gens de la Croisade. »' 

Les nombres donnés par les diverses sources 
varient en somme considérablement. Amadi parle de 
70() clic valiers, 800 piétons, 13000 pèlerins armés. Un 
autre énumère 40000 femmes et enfants, 30000 pèle- 
rins, seulement 1 200 chevaliers, boni milites. 

On répartit l'ensemble de ces forces en quatre 
divisions. La première fut placée sous le commande- 
ment de Jean de Graillv et du vaillant Otton deGran- 
son ; la seconde sous celui du chef de la chevalerie 
chypriote et du maréchal Henri de Bolanden (1), 
délégué du Maître du Temple, Burchard de Schwan- 
den ; la troisième sous celui des Maîtres de l'Hôpital 
et de Saint-Thomas ; la quatrième sous celui des 

(1) Il devait tomber le 18 mai avec Gautier (ou Walter) Broyken cl 
tous le» frères de l'Ordre. 



Î4 FIN DE LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

Maîtres du Temple et de Saint- Lazare. Pour chacune 
de ces quatre divisions, chacun des deux chefs dési- 
gnes commandait alternativement. De chaque divi- 
sion une moitié devait constamment, à partir de 
la sixième heure, monter la {jarde sur le rempart 
durant huit heures consécutives; la seconde moitié 
la remplaçait alors et ainsi de suite. La moitié qui 
ne veillait pas sur le rempart avait la [][arde dos 
portes. 

« Les Templiers et les Hospitaliers, dit M. de Mas 
Latrie, renforcés des chevaliers de TÉpée et du 
Saint-Esprit, qu'on voit pour la première fois fijjurer 
dans les événements, s'étaient chargés de veiller à 
toute la partie septentrionale des remparts, depuis 
la mer jusqu'à une haute tour carrée, située à peu 
près au centre des fortifications, vers la plaine, 
nommé la Tour Maudite. D'après les plans anciens, 
elle se dressait sur la première ligne de circonvalla- 
tion, dans l'angle nord-est. De ce point à la mer, 
vers le midi et le Carmel, sur les ouvrages de Saint- 
Nicolas, du Pont et du Légat, veillaient Jean de 
Grailly et Otton de Granson, qui avaient avec eux 
les Communes et tous les croisés. 

« Le prince de Tyr, portant toujours le titre de 
haile du royaume de Jérusalem, mais exerrant en 
réalité une si faihie autorité qu'aucune des chro- 
niques européennes ne l'a mentionné, n'avait pas 
quitté la ville. Il y résidait, s'il n'y commandait pas, 



APRÈS LES DERNIERES CROISADES Î5 

au nom de son frère le roi de Chypre; et, en atten- 
dant l'arri\;ée de ce dernier, il s'était établi, avec les 
chevaliers de Syrie et ceux venus déjà de Chypre, 
au poste peut-être le plus dauf^crcux, dans une 
{jrossc tour ronde, nouvelleuient édifiée, qu'on appe- 
lait la Tour du roi Henri. Cette construction, contre 
hupu^llc se dirigea l'effort principal de l'attaque, 
(•lait située en avant de la Tour Maudite et de l'en- 
ceinte continue, près d'un autre ouvrage récent et 
extérieur, dési[jné sous le nom de Porte ou Harba- 
cane du roi Hu(jues, parce que le frère du roi 
Henri II l'avait vraisemblablement fait construire. 

Les sources françaises affirment que Jean de 
(iiailly avait le commandement supérieur de la ville. 
Suivant d'autres, le Grand Maître des Templiers, 
Guinaumc de Beaujcu, était le véritable (général en 
chef; aveu trop réel qu'il n'y eut pas assez d'unité 
dans la direction des troupes réunies à Acre et que 
chaque corps dut aj^fir souvent isolément. Conrad, 
Grand Maître de Notre-Dame des Allemands, se 
plaça avec les fjens du roi de Chypre à la Tour 
Ronde et à la Tour Maudite; les Italiens étaient con- 
duits par leurs capitaines ou leurs consuls. II n'est 
|)as question des Génois dans les récits du sïè^^e ; par 
(!ontre, les Pisans se distinguèrent par leur activité 
et leur courageuse industrie. Ils avaient construit, 
non loin de la rue des Allemands, dont ils recher- 
chaient toujours le voisinage, un grand engin en 

4 



Î6 FIN DE I.A DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

forme de catapulte qui contrehattait avantaj^jeuse- 
iiient les machines des assiégeants. 

Le 4 novembre 1290, le sultan f|iiilla enfin le 
Kaire, à la tête de son armée, mais il tomba aussitôt 
subitement malade et moiu'ut dès le 10 près de 
Mardjed at-Tîn, à sept kilomètres seulement de sa 
capitale, au milieu de la consternation de tous, suc- 
combant à ini empoisonnement, suivant la croyance 
nniverscllc. Amadi raconte qu'à son lit de mort il fit 
jurer à son fils de mener à tout [)rix à bonne fin le 
siège de Saint-.lean-d'Acre. Ce fils et successeur, qui 
avait nom Malek-el-Ashraf, se hâta de rendre solen- 
nellement les derniers devoirs à son père et s'occupa 
incontinent avec la plus grande activité d'achever 
l'ouvrage commencé! Au rapport d'ibn Férat, re- 
nouvelant les [)rcscriptions paternelles, il expédia 
dans toutes les provinces les ordres les plus pres- 
sants pour l'armement général des contingents de 
guerre et la confection des machines de siège. Au 
mois de février 1291, l'émir Izz ed-dîn Aibek Afram 
se rendit par son ordre au Liban pour y veiller à 
cette construction. Dès le 4 mars, un premier con- 
voi des portions de machines achevées fut mis en 
marche; le 15 du mois déjà on procéda au montage 
de ces diverses pièces sous le commandement de 
l'émir Alam ed-din Sindschar. 

De toutes parts, à ra|)pel du nouveau sultan, en 
Egypte comme en Syrie et en Mésopotamie, la foule 



ÂPRES LES DEllNIEHES CUOISADES 27 

(les {guerriers sarrasins courait aux armes. Tous ceux 
(le Damas, de Hamali, de tout le reste de la Syrie, 
du pays de Misr cjui est i'Éjjypte, de l'Arabie aussi, 
se mirent eu route [)ar (groupes nombreux. Tout fut 
disposé pour eu Huir enfin avec cette odieuse cité 
de Saint-Jean-d'Acre, écliarde douloureuse dans la 
cliair de l'Islam. Le vin^jt-troisième jour de mars, 
le naïb ou généralissime de Syrie, Hussam ed-dîn 
Togbril, (juittait de son côté le Kaire pour aller 
assembler le reste des contingents syriens. Le 2() mars 
enfin, le valeureux prince de Ilamab, Malek el- 
Muzaffar, le propre frère de l'historien géographe 
célèbre Abou'l féda, fit son entrée à Damas à la tête 
de ses contingents; le lendemain, ce fut le tour de 
Seif ed-dîn Helban, l'émir ou gouverneur du puis- 
sant château des Kurdes. Une immense agitation 
militaire animuit toutes les poudreuses routes de 
Syrie convergeant à la grande citadelle chrétienne. 
D'innombrables et lents convois de chameaux pelés, 
aux files interminables, des bandes infinies de pié- 
tons et de cavahers aux blancs manteaux, semblaient 
comme un peuple de fourmis accourant à la curée. 
L'historien Abou'l féda, dont la chronique histo- 
rique nous est un document si précieux, commandait 
personnellement dans l'armée de son père, le prince 
de Ilamab, à un groupe de dix hommes à l'aide des- 
(piels il surveillait et dirigeait le voyage d'un segment 
(inie roue) d'une catapulte de proportions tellement 



28 FIN DE LA DOMINATION FIIANQUE EN SYKIE 

gigantesques que l'eiiscnible nécessitait cent paires 
de bœufs pour le transport. Cette formidable inacbinc 
avait nom .< la Victorieuse " , al Maiisitrije. Le trajet 
jusfprà Acre fut infiniment pénible, grâce au plus 
terrible, au plus inclément des In vers. Une pluie gla- 
ciale tombait incessamment en véritables cataractes. 
La route était abominable, surtout entre Mesn el 
Akrad et Damas. Les bœufs, accablés par la rigueur 
du froid et les cliemins si affreux, mouraient en tpian- 
tité. D'Hesn el Akrad à Acre, la cavalerie mit plus 
d'un mois à faire le trajet au lieu des quelques jours 
qu'on prenait d'ordinaire. Les troupes de Hamali 
prirent place à l'aile droite de l'armée assiégeante. 
La « Victorieuse » fut disposée en face de la section 
du rempart confiée à la garde des IMsans. 

Cependant, en r^gypte, dans la nuit du 24 fé- 
vrier 1291, le nouveau soudan, impatient d'illustrer 
son règne sur les traces de son père en délivrant la 
Syrie de la présence des Infidèles, avait réuni en 
une grande fête au tombeau de celui-ci, dans la koub- 
bet ou mosquée funéraire dite Mansuriijey tous les 
notables, les savants, les cadis, les docteurs de la loi 
et les lecteurs du Koran du Kaire. Tous ces véné- 
rables personnages jusqu'à l'aube lurent les livres 
saintsà l'intention de l'illustre défunt. Malek-el-Asbraf 
leur fit faire de somptueuses distributions de vête- 
ments d'ap[)arat et d'argent. Il ordoinui de jeter éga- 
lement de la menue monnaie au peuple et fit d'autres 



APRES LES DERNIEUES CROISADES ÎO 

abondantes aumônes. LeO mars, il prit enfin la route 
(le Damas, accompagné par son harem (ju'il laissa 
dans cette ville. Avant qu*il ne poursuivît de là sa 
loute vers Saint-.Jeaii-d'Acre, raconte Makrizi, le 
sclieik Sclieref ed-din liiisiri vil on rêve un inconnu 
(|ui récitait ces vers : 

a Déjà les Musulmans ont pris Acre et coupé la 
tête aux Infidèles. Notre sultan a conduit à l'ennemi 
des escadrons qui ont réduit en poussière sous leurs 
sabots de vraies montagnes. Les Turcs ont juré au 
départ de ne laisser pas un pouce du sol aux Francs. « 

De même, au moment du départ du sultan le cadi 
Molli ed-dîn Abd ez Zahir lui chanta ces vers : « O 
vous, les fils du Blond (le Christ), bientôt la ven- 
geance de Dieu se déversera sur vous, dont il ne sub- 
sistera rien! Dt^jà Malek-el-Ashraf est descendu sur 
vos rivages. Préparez- vous à recevoir de sa main des 
coups insupportables. » 

Après que, vers la fin de mars, les premiers con- 
tingents sarrasins eurent pénétré dans la grande plaine 
qui enveloppe Saint-Jean-d'Acre et terriblement 
ravagé cette riche banlieue de la capitale chrétienne, 
le 5 avril, le sultan en personne, à la tête de tout le 
reste de son immense armée, arriva sous les remparts 
fameux. Ce jour-là, ces forces colossales se trou- 
vèrent définitivement réunies. Il est impossible d'éva- 
luer, même approximativement, leur nombre, qui 
était certainement énorme. Les chiffres donnés par 



30 FIN DE LA DOMINATION FIIANQUE EN SYKIE 

les coiitcin|>oraiiis varient iiiHiiiinent entre six cent 
mille et cent vinjjt mille (guerriers tant cavaliers que 
fantassiiis.Uii clironirjueur anonyme parle dedix émirs 
commandant chacun à (juatre mille cavaliers et deux 
mille fantassins. M. de Mas Latrie donne les chiffres 
de soixante mille cavaliers et de cent soixante mille 
hommes de pied. 

Les évaluations varient de même pour le nombre 
des catapultes et autres machines de fjuerre que l'ar- 
mée sarrasine traînait à sa suite. Une source chrétienne 
donne le chiffre fantastique de six cent soixante-six, 
uniquement parce que c*était là le nombre mysté- 
rieux de l'Antéchrist! D'autres sources indiquent un 
nombre beaucoup moins élevé. Abou'l IMiaradj parle 
de trois cents. Un autre chroniqueur dit (pi'il y en 
avait quatre-vinfjt-douze, ce qui serait déjà formi- 
dable. Une partie, paraît-il, provenait de celles qui 
avaient été prises auparavant sur les Francs. Deux 
jours seulement après l'arrivée de l'armée, toutes ces 
machines se trouvaient en place,(jrâceà la formidable 
activité de ces milliers de guerriers de la foi. Déjà 
quatre jours plus tard, le 12 avril, complètement ins- 
tallées et montées, elles commencèrent à battre furieu- 
sement la haute muraille chrétienne. Parmi les plus 
puissantes de ces machines colossales, outre la « Victo- 
lieuse » ou « Mansurije »> ,dont j'ai parlé déjà, on mon- 
trait la » Furieuse », opposée aux Templiers, une troi- 
sième encore opposée aux Hospitaliers, une quatrième 



APRES LES DERNIERES CROISADES SI 

opposée à la Tour Maudite. Aboul' Pliaradj dit que 
l'aruiée assié{»ean!e comptait des uiilliersde uiiucurs. 
Devant chaque tour on eu avait (iisposé mille (pii, au 
moment de l'assaut, devaient les attarpier en sapant 
leurs fondements. Ahoul' Mahaçen, autre historien ex- 
cellent, dit cpie parmi les machines de siè(][e il y en avait 
de si (*olossales et de si puissantes qu'elles lançaient des 
(piartiers de roc pesant un quintal, même davantajje. 
Les Musulmans eurent, par ce puissant moyen, bien- 
tôt fait de pratiquer des brèches en différents endroits. 
Le siège d'Acre, dit Abou'l Mahacen, commença 
le jeudi, quatrième jour du mois de rébi second. On 
y vit combattre les guerriers de toutes les contrées 
de la terre alors connues. L'enthousiasme des Musul- 
mans était tel que le nombre des volontaires dépas- 
sait de beaucoup celui des troupes régulières. " 
Ludolf de Suchem dit non sans exagération que l'im- 
mense armée du sultan comptait six cent mille 
combattants, que quarante jours durant, soixante 
machines lancèrent à toute volée des pierres sur la 
ville, que les flèches volaient si dru que d'après un 
témoin oculaire un javelot lancé du rempart fut 
incontinent fendu en mille morceaux par elles ! 

Chaque jour les Musulmans de blanc vêtus se pré- 
cipitaient à l'assaut des murailles, pareils à une forêt 
de lances, hurlant leurs imprécations et leurs furieux 
cris de combat. Une musique guerrière assourdis- 
sante, terrifiante, venait grossir encore cette clameur 



32 Kl N l»l. I, A IH»M I N \ I Ion IHA.Ngl. K ES SYRIE 

bcsiialc universelle, cxcilaiit Follement rardenr des 
conii)altants (jui luiraient ainsi plusieurs heures du- 
rant. Le eouihat se terminait pies^juc constamment 
par la victoire des assiégés. C'est pourquoi ceux-ci, 
ainsi que le déplore pieusement le récit peut-être 
bien très exa{jérc d'un témoin oculaire, Arsénius, se 
livraient journellement, malfjré ces circonstances si 
effarantes, malgré le péril si pressant, à toutes sortes 
de réjouissances et d'orgies dans les tavernes et les 
maisons mal famées, « car ils ne pouvaient imaf^iner 
que leur Un fût si proche, si effroyablement certaine, 
et cependant aucun doute n'était possible à la vue de 
cette énorme armée de sirf][equi étreijjnait cette mal- 
heureuse cité depuis des jours et des jours déjà, i» 

Quelques-unes de ces premières rencontres durent 
être fort san^jlantes. La Chronique de Syrie parle 
une fois, certainement avec {grande exaspération, de 
20000 Sarrasins tués. Une autre fois, dans un 
combat devant la |)orte Saint-Nicolas, Amadi parle 
de 3000 Infidèles tués contre 8 Chrétiens seulement! 

Aou'l féda, qui combattait, je l'ai dit, dans 
l'armée de son père, le brillant prince de Ilamah, 
raconte ce qui suit, rendant liommaf|e à la bravoure 
des Francs : « Leur ardeur, dit-il, était telle (pi'ils 
ne daifjnaient même pas fermer les portes de la ville. 
Les troupes de Hamah étaient, comme à l'ordinaire, 
placées à l'extrême droite des li(^nes de l'armée 
assiégeante; nous avions la ville en face et la mer à 



APRES LES DERMÈUES CROISADES 83 

notre droite ; près de nous étaient postées des harqucs 
clii'étieniies proté[jées contre le feu {^réfjeois par des 
madriers et des niantclets de peaux de buffles; leurs 
frondeurs nous iiicjuiétaicnt à coups de javelots et de 
traits d'arbalète; il fallait nous défendre à la fois 
des attaques de la garnison et de celle des vaisseaux 
ennemis contre notre aile droite. Un jour les Francs 
firent approcher de nous un nav*ire portant une ma- 
chine de trait cpii lançait des pierres sur nous et sur 
nos tentes. Ce navire nous était insupportable, mais 
une nuit, il s'éleva un très fort vent qui le ballotta à 
tel point que la machine fut complètement disloquée 
et ne put plus fonctionner. Une nuit où brillait un 
mafjnifique clair de lune, — c'était la nuit du 15 au 
l() avril, — les Francs entreprirent une sortie contre 
nous par la porte Saint-Lazare, et, surprenant notre 
armée, ils pénétrèrent jusque parmi nos tentes; 
repoussant devant eux nos avant-postes, ils nous 
attaquèrent ainsi avec la dernière violence jusque 
dans notre camp; mais ils s'embarrassèrent dans les 
cordes des tentes; un des leurs, un chevalier, tomba 
dans la fosse d'aisance d'un de nos émirs ; il y fut 
massacré; on eut beaucoup de peine à se défaire de 
ces fou^jueux assaillants; à la fin cependant ils 
s'aperçurent que nous étions plus nombreux qu'eux 
et les (jueriiers de Hamah les obligèrent à rentrer en 
désordre dans la ville après qu'on en eut tué un 
grand nombre. Le lendemain, au point du jour, 

5 



34 FIN DE LA DOMINATION FRANQIIE EN SYRIE 

Malek-cl-Mir/affar, le prince de Haniah, mon père, 
fit suspendre les lôles de phisieuis de leurs chefs aux 
cous des (îlievaux qui leur avaient r\r pris or envoya 
au sultan ce sanijlant butin. » 

Les Gestes, à propos de ce combat, disent que les 
chrétieins s'efforcèrent de jeter du feu grégeois dans 
les boisages du camp ennemi, mais que l'officier 
intitulé le vicomte du port, qui commandait cette 
manœuvre, manqua son coup. Le jet trop court 
endommagea simplement les propres machines des 
assiégés. Une autre sortie entreprise presque aussitôt 
après par la porte Saint- Antoine sous la protec- 
tion d'une nuit sombre, échoua complètement parce 
que les assiégeants éclairèrent immédiatement cette 
obscurité de leurs feux innombrables. Il y eut environ 
deux mille morts de chaque côté, ce qui parait 
encore bien exagéré. 

Toutes ces infortunes de guerre, les terribles pertes 
subies par les assiégés dans leurs rencontres avec 
l'armée si puissante du sultan, tellement plus nom- 
breuse, et cela sans qu'ils pussent recevoir le moindre 
renfort, les fatigues surhumaines occasionnées par le 
service de garde aux remparts, service qui ne cessait 
pas une minute, ni de jour, ni de nuit, la ruine déjà 
commençante, sous le jet incessant des blocs géants 
et sous l'action non moins incessante des mines, de 
nombreuses tours et de non moins noud)reuscs sec- 
tions des murailles, toutes ces causes réunies eurent 



âPKES les DERNlËllES CUOISADES 35 

tôt achevé, iiial(jré les débuts les plus brillants, de 
paralyser les forces de résistance de cette f];arnison 
cependant si pleine d*énei'gie et de courage. 11 en fut 
surtout ainsi à partir du 4 niai lorsque de terribles 
salves de feu grégeois et une grêle effroyable de 
pierres énormes se déversèrent heure après heure, 
jour après jour, sans un instant de répit, sur la 
uialheureuse cité chrétienne. ' 

Les vivres, dit à peu près M. de Mas Latrie, régu- 
lièreuient apportés du dehors par mer, ne man- 
cpiaient point; mais l'espoir du succès, que l'énergie 
de la défense avait donné d'abord, s'était affaiblie. 
On avait déjà fait passer en Chypre une grande par- 
tie des femmes et des vieillards. Il restait encore 
dans la ville de très nombreux combattants. On répa- 
rait bien aussitôt les portions de muraille abattues 
par les machines des assiégeants. Les pierres ou le 
temps venant à manquer, on fermait les brèches au 
moyen de fortes estacades de bois; on improvisait un 
rempart avec des sacs de coton et de laine, derrière 
lesquels on continuait à combattre avec acharnement; 
uiais les assiégés ne pouvaient plus arrêter les travaux 
des mineurs, qui s'avançaient vers la Tour du roi Henri 
et sapaient, en même temps, les fortifications en dix 
endroits différents. On remarqua aussi, dans ce siège 
mémorable, des compagnies d'artificiers arabes qui, 
une fois parvenus à la portée du trait, jetaient avec 
enseuible le feu grégeois sur les chrétiens, pendant 



36 FIN DE LA DOMINATION FRANODE EN SYRIE 

que les archers, dont la fumée cachait la position, 
faisaient pleuvoir dans leurs ranj^s une {jrèlede traits. 
D'autres lançaient des projectiles en faïence ou en 
terre cuite en forme de [grenades, qui contenaient un 
mélange détonant : au moindre choc, la fjrenade 
éclatait, projetant en tous sens ses frafjments meur- 
triers. 

Toutefois, dans ce même jour du 4 mai, alors que 
ce sièfje terrible durait depuis un mois etque les (gale- 
ries des mineurs avaient atteint déjà le pied de la Tour 
du roi Henri, les assiégés virent avec unejoie profonde 
arriver enfin par mer un secours précieux : c'était le 
roi Henri de Chypre qui accourait à leur aide avec 
une petite armée montée sur une flotlille d'environ 
(piarante navires. Les sources diffèrent beaucoup sur 
l'importance de ce corps auxiliaire. Marino Sanuto 
parle de deux cents chevaliers et de cinq cents hommes 
de pied. L'archevêque Jean de Nicosie, au dire du 
même auteur, accompagnait son souverain. Tous ou 
presque tous les auteurs sont par contre d'accord 
pour louer la bravoure du jeune roi (1). Les assiégés, 
transportés d'allégresse, l'accueillirent en allumant 
des feux de joie. Il combattit vaillamment les infi- 
dèles, mais son cor[)S d'armée était réellement trop 
faible et il ne conquit pas plus d'influence dans la direc- 
tion des événements que ne l'avait fait son frère qui, 

(i) Ceux, en prtil noiiibri*, qui TaRcutent de lâcheté, «ont iiianifette- 
inent de inauvaite foi. 



APRES LES DERNIERES CROISADES 37 

lui, était à Acre depuis avant le commencement du 
siège. De même il échoua entièreuient aussi bien dans 
ses tentatives pour prévenir ou éteindre les teriibles 
dissensions sans cesse renaissantes entre les chevaliers 
des divers Ordres et entre ceux-ci et les trafiquants 
italiens que dans celles pour empêcher la fuite 
secrète, incessante, de beaucoup de personnages 
considérables qui, affolés de terreur, chaque nuit 
réussissaient à s'embarquer pour l'île de Chypre. Ces 
terribles querelles entre associés semblent avoir eu 
pour la défense un résultat vraiment déplorable. 
Ludolf de Suchem dit ouvertement que Saint-Jean- 
d'Acre fut perdue par la faute des commerçants ita- 
liens. Il dit que les perpétuelles zizanies des combat- 
tants latins paralysèrent leur action. Seuls, selon lui, 
les chevaliers teutoniques combattirent sans reproche 
jusqu'à la fîn. 

Aussitôt après son arrivée, le roi, malgré les bien 
faibles chances qu'il y avait encore de repousser les 
assiégés, alors que la situation semblait presque 
désespérée, crut devoir faire une dernière tentative 
auprès du sultan. Il lui envoya solennellement deux 
ambassadeurs : Guillaume de Cafran et le chevalier 
Guillaume de Villiers (1), chargés de demander des 
explications sur cette agression soudaine contre la 

(i) Celui-ci, disent les Gestes, 243, 246, avait sa tente dressée près de 
la • Soiiiinerie « , autrement dit près des Écuries du Temple. Tout près, 
sur une hauteur, on voyait une hellc tour et une série de beaux jar- 
dins et de vignobles appartenant tous au Temple. 



38 FIN DK LA DOMINATION FRANQOE EN SYRIE 

ville de Saiiit-Jean-d'Acre. Mais Malek-el-Asliraf 
refusa toute conversation sur ce sujet et se contenta 
de demander aux deux envoyés s'ils lui apportaient 
les clefs de la ville. Sur leur réponse néfjative et 
comme ils imploraient sa pitié pour le pauvre peuple 
de la cité, il leur dit que sa seule volonté était d'avoir 
Saint- Jean-d' Acre, tout le reste lui demeurant fort 
indifférent. « Nous ne pourrions sans risquer la moit, 
s'écrièrent-ils alors, conseiller aux nôtres de rendre 
la ville! » Malheureusement, à ce moment même de 
l'entretien, les assiégés étant en train d'essayer une 
nouvelle catapulte placée sur la Tour du Légat, une 
pierre, lancée de là, effleura de si près la tente du 
sultan que celui-ci, écumant de rage, tira son épée 
pour tuer les ambassadeurs chrétiens. Les infortunés 
s'estimèrent fort heureux de s'en tirer avec la vie 
sauve. Ainsi ces négociations suprêmes furent brus- 
quement rompues après que l'émir Schugaï eut prié 
le sultan de ne pas rougir son épée « dans le sang des 
porcs! » 

Entre temps, les assiégeants, par leur bombarde- 
ment infernal, incessant, ne cessaient de faire des 
progrès. Les troupes du même émir Schugaï venaient 
d'attaquer, après en avoir sapé et miné les fonde- 
ments, cette nouvelle tour qui se dressait en avant de 
la Tour Maudite, sur la première muraille, ouvrage 
extérieur, percé de meutrières,quis*appehiit « la Tour 
du Hoi w. De même, elles avaient déjà complètement 



APRES LES DERNIERES CROISADES 30 

démoli et ruiné la Harharaiie dite du roi Hu{;ues et 
la Tour de la comtesse de Blois(l) avec toute la lijjne 
du rempart qui allait de la Tour Saiut-Nicolas à la 
Harbacane du roi Rdouard d'AnjjIcterre. Le 8 mai 
probahlemcut, la Harbacane du roi liu(];ues, complè- 
tement ruinée, s'écroula tout entière avec le pont qui 
la reliait à rintérieur de la ville. Le 15, tomba défini- 
tivement la Tour du roi ftdouard. Ses débris com- 
blèrent entièrement le fossé et facilitèrent ainsi le pas- 
sajjc de l'ennemi, qui occupa aussitôt ces ruines et 
garnit avec des sacs de sable et des fajjfots de ramée 
les vides produits par l'action des sapes et des mines; 
ce fut comme une sorte de voie artificielle créée pour 
pénétrer dans la ville. 

Quel spectacle effroyable c'était qu'un de ces 
(grands siè(jes du moyen âge oriental! Quelle formi- 
dable agitation guerrière, quelle confusion, quelle 
rumeur constante et terrible! D'un côté se dressent 
les remparts géants couverts de la foule des com- 
battants aux cottes de mailles étincelantes sous les 
feux du soleil syrien; on aperçoit les macbines colos- 
sales, balistes et catapultes, qui ne cessent de lancer 
les pierres énormes et les lourds javelots meurtriers. 
De l'autre, c'est la foule sarrasine infinie, aux cent 
races diverses, bariolée des plus pittoresques costu- 
mes de guerre. Des bandes de cavaliers aux burnous 

(i) I^ cointcMe de Rlois était morte à Saint-Jean-d'Acre le 2 août 1287 
vl ces tours pourraient bien dater de cette époque. 



40 FIN I)K I, A DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

blancs passent sans cesse au {][alop, brandissant leurs 
armes, poussant mille imprécations. Les artificiers 
à la peau bronzée manœuvrent les catapultes géantes, 
accroupies au loin comme autant d'animaux fabu- 
leux. Sans cesse ils s'arc-boutent pour tendre les 
cordes soutenant les paniers monstrueux pleins de 
quartiers de roc. Sans cesse, au milieu des flots de la 
plus affreuse poussière, ceux-ci vomissent leurs 
pesants projectiles sur la malheiu'euse cité. Les émirs 
au blanc turban poussent à l'assaut les milliers 
d'bommes de pied dont les brunes figures ruissellent 
de sueur. Un infernal tumulte emplit l'atmosphère; 
les cris de douleur, les imprécations des blessés et 
des mourants, les hurlements des combattants qui 
s'excitent à la hitte, les détonations du feu grégeois, 
le choc des quartiers dcrocs'abattantsurle rempart, 
le bruit que font en s'agitant ces milliers de combat- 
tants et d'animaux, tout cela constitue le plus terrible 
des ouragans humains, une vraie scène de l'enfer. Et 
toujours sur ce^s images d'horreur l'implacable soleil 
d'Asie flamboyant dans un ciel sans nuages! 

Au matin du 10 mai, aux premières lueurs du 
jour, le sidtan monta à cheval et toute son immense 
armée se rua à l'assaut sur toute la ligne du rempart 
d'un rivage à l'autre par toutes les brèches pratica- 
bles. Les chrétiens ne pouvaient plus guère opposer 
à leurs ennemis qu'environ sept mille coud)attants 
exténués de fatigue. Hieiitôt le fossé à la porte Saint- 



APRES LES DERNIÈRES CROISADES ki 

Antoine fut, sur une longueur de plus de cent brasses, 
romblé par toutes sortes de matériaux qu*avaient ap- 
portés sous la conduite de milliers de conducteurs plus 
de trente mille i)ctes de somme : chevaux, ânes et 
chameaux, bœufs aussi traînant des chariots. Aussitôt 
les assaillants escaladèrent l'avant-mur où une brèche 
avait été pratiquée sur une longueur de soixante 
brasses. L'enthousiasme était immense dans leurs 
rangs. Des derviches à la traînante chevelure, des 
santons fanatiques se jetaient dans les fossés, parmi 
les sacs de terre, et faisaient de leurs corps un pas- 
sage aux colonnes d'assaut. Makrizi raconte que, 
|)Our exciter encore l'ardeur de ses soldats, le sultan 
avait réuni un corps de trois cents timbaliers son- 
nant du tambour, montés sur des chameaux. Cette 
musique extraordinaire, renforcée par celle des cym- 
bales, des trompettes, de mille autres instruments, 
couvrait la ville assiégée d'une immense et assour- 
dissante rumeur. 

Les défenseurs, exténués de fatigue, reculèrent de 
la longueur d'une portée d'arbalète devant la fureur 
de ces formidables bandes d'assaut. Ils se retirèrent 
de maison en maison vers l'intérieur de la cité jus- 
qu'au moment où l'on vit accourir les chevaliers du 
Temple venus d'une autre extrémité de la ville. 
L'a})parition de ces vaillants rendit l'espoir aux com- 
battants chrétiens découragés. Le maréchal de l'Hô- 
pital, Mathieu deClermont, prenant leur tête, poussa 

6 



42 FIN DE LA DOMINATION FRANQDE EN SYRIE 

de l'avant, à travers les masses ennemies, avec une 
ma[;nifiqne vigueur. 11 transperça de part en part un 
émir ennemi, frappant autour de lui d'estoc et de 
taille, tuant et blessant une foidc de Musulmans. 
Électrisés par son exemple, les défenseurs d'Acre 
reprirent un moment l'offensive et réussirent après 
une lutte terrible à repousser à nouveau l'ennemi au 
delà delà brècbe de la muraille. Mais là expira ce 
suprême effort, et les assaillants, se {groupant autour 
de l'étendard déployé du sultan, tinrent ferme en ce 
point durant qu'au nom de Malek-el-Ashraf on son- 
nait le rappel. Ce terrible assaut avait certainement 
échoué, mais la situation des assiégés n'en demeurait 
pas moins désespérée. 

Les chrétiens, qui avouaient une perte de deux 
mille iiommes alors qu'ils affirmaient avoir massacré 
plus de vingt mille Sarrasins, se hâtèrent de disposer 
devant la brèche si vaillamment reconquise vingt de 
leurs plus grandes catapultes et cinquante de moin- 
dres dimensions. ïls y apportèrent en hâte les muni- 
tions nécessaires : quartiers de roc, pierres et armes 
de trait. Puis, accablés par ces fatigues surhumaines, 
ils s'abandoiHièrent jusqu'au lever du soleil à quel- 
ques heures d'un trop précaire repos. Durant ce 
temps, la plupart de leurs chefs se réunissaient avec 
les autorités de la cité en un conseil suprême dans la 
maison de l'Hôpital, tandis que les autres faisaient 
armer en hâte dans le port les quelques navires et 



APRES LES DERNIERES CROISADES 43 

barques disponibles pour essayer de sauver au moins 
les vieillards, les femmes, les enfants qui étaient 
encore dans la ville. 

Cette dernière tentative ne pouvait guère aboutir, 
car les bâtiments génois et autres encore réunis dans 
le port étaient de dimensions beaucoup trop faibles. 
En outi*e, la mer était bien trop agitée pour qu'on 
pftt tenter avec succès une pareille opération. L'as- 
semblée fut néanmoins fort encouragée par une nou- 
velle magnifique harangue du patriarche, qui supplia 
les assistants d'avoir confiance et prédit encore la 
victoire en paroles chaleureuses. Une messe solen- 
nelle fut célébrée, puis on communia non moins 
solennellement, puis on prit en commun le repas du 
soir. Alors toute l'assistance, tous ces rudes guerriers 
préparés à une mort certaine, se donnèrent en pleu- 
rant le baiser fraternel et prêtèrent au milieu des 
larmes le serment de résister jusqu'à la mort. Puis ils 
coururent en hâte aux remparts, ayant repris des 
forces nouvelles, prêts à repousser avec fureur le 
nouvel assaut des Sarrasins. Mais le sauvetage espéré 
des femmes et des enfants fut, cette nuit, impossible. 
Dès le lendemain matin, 17, tous ceux qui avaient 
été embarqués pour aller à Chypre durent redes- 
cendre à terre, tant l'état de la mer rendait pour le 
moment toute fuite impossible. 

La journée du 17 semble s'être passée de part et 
d'autre dans une sorte de languissante inaction. Ce 



44 FIN DE LA DOMINATION FHANQUE EN SYRIE 

fut comme la veillée suprême et douloureuse. Le 
soleil se leva le 18 mai dans une atmosplière sombre 
et brumeuse. Aux premières lueurs de l'aurore toute 
l'immense armée ennemie, au milieu d'un tumulte 
extraordinaire, se lança de nouveau à l'assaut. Ce 
fut, dès le {][rand matin, le même oura^^an infernal 
de furieux cris de triomphe alternant avec le son des 
trompettes de fjuerrc et des tambours portés à dos 
de chameaux, destinés à étourdir les oreilles des 
chrétiens, tandis qu'à la tête des colonnes d'assaut 
se précipitaient des troupes de renégats, de fakirs 
fanatiques, de derviches aux longs cheveux noirs 
leur couvrant les épaules. Toute Tarmée assail- 
lante était divisée en cent cinquante sections de 
deux cents hommes chacune, soutenues par une 
réserve de cent soixante autres groupes de pareil 
nombre. Ainsi divisées, les colonnes d'assaut se 
ruèrent à nouveau sur les brèches si péniblement 
barncadées Tavant-veille et sur les bastions com- 
plètement ruinés. Le magistcr Thaddeus, un des 
chroniqueurs chrétiens du siège, dit que le sultan 
avait promis une récompense de mille dirhems pour 
chaque lance chrétienne conquise. Un témoin ocu- 
laire raconte aussi que les premières sections d'as- 
saut portaient de grands boucliers de bois, les 
secondes quatre chaudrons chacune, contenant de 
l'huile et aussi des torches de résine enflammées. 
Les trois sections suivantes étaient armées d'arcs; 



APHES LES DERNIEUES CIIOISADES 45 

les dernières enfin étaient équipées de courtes tarf;es 
de cuir et de sabres courts aussi. Ceux-là, dit Aniadi, 
avaient plus particulièrement pour objectif l'attaque 
de la Tour Ronde ou Tour du roi Hu{}ucs, que 
défendaient vaillaniuicnt le roi de Giiyprc, le prince 
Aniauiy de Lusi{j;nan, de nombreux Templiers et 
Hospitaliers, en un mot l'élite de l'armée assiéjjée. 

Tant qu'ils eurent des munitions, Ifcs guerriers 
chrétiens luttèrent avec le plus intrépide courage; 
[)ui8, fpuuid elles furent épuisées, ils continuèrent le 
combat avec des bâtons, des faux et autres armes de 
fortune, à coups de pierre aussi, luttant furieuse- 
ment pour la vie. C'est à ce moment même qu'une 
nouvelle apparition du valeureux maréchal des Hos- 
[)italiers, Mathieu de Clermont, vint une fois de plus 
changer pour quelques instants la face du combat. 
Accouru avec les siens d'une autre extrémité de la 
défense, il réussit, à l'aide de tous ces combattants à 
nouveau encouragés, à rejeter une fois encore au 
delà du rempart l'ennemi qui avait déjà forcé et 
dépassé la porte Saint- Antoine. Mais ce ne fut cette 
fois qu'un court répit; aux bandes sarrasines repous- 
sées succédèrent des bandes nouvelles, troupes fraî- 
ches surexcitées à la fois par mille promesses et mille 
menaces, qui se précipitèrent de nouveau en avant. 
Également précédées par des multitudes de fakirs et 
de derviches frénétiques, encouragées par l'appât 
des récompenses célestes, elles se précipitèrent à la 



46 FIN DE LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

fois sur dix points différents de la niallieureuse cité. 
La première de ces troupes, forte de plusieurs mil- 
liers de combattants, (courant à travers des champs 
d'amandiers bouleverses par le jeu des mines, força 
à travers trois brèches différentes la Tour du roi 
Hugues que le bombardement des catapultes avait 
complètement ruinée. C'était en ce point que com- 
battait le roi Henri de Chypre à la tête de sa cheva- 
lerie. Après que cette tour eut été ainsi prise et 
occupée par un détachement sarrasin, le reste des 
assaillants se rua sur la barbacane placée enti*e la 
première et la seconde muraille et l'occupa aus- 
sitôt. Là les vainqueurs se séparèrent en deux 
groupes : le premier, s'engouffrant sous la porte de 
la Tour maudite, marcha sur l'église Saint-Romain, 
où les Pisans avaient dressé leurs machines de jet; 
l'autre se précipita à nouveau dans la direction de la 
porte Saint-Antoine où combattaient encore beau- 
coup de chevaliers chypriotes et syriens. Ceux-ci 
durent cédera ce torrent furieux jusqu'au moment où 
le Grand Maître derHôpital,GuillaumedeBeaujeu, et 
celui du Temple, Jean de Villiers, fussent accourus à 
leur secours avec une douzaine de chevaliers tout au 
plus. Longtemps cette lutte inégale se poursuivit 
héroïquement, mais l'ennemi était trop nombreux. 
AssaiUis par des décharges de feu grégeois, par une 
pluie incessante de grenades jetées à la main qui 
éclataient en provoquant d'horribles blessures, sur- 



APRES LES DERNIEllES CROISADES 47 

lout par une effroyable averse de flèches qui obscur- 
cissaient litt<''ralement l'atmosphère, ces héros finirent 
par succomber prescpie jusqu'au dernier. Le Maître 
du Temple, atteint à l'épaule droite, au défaut de la 
cuirasse, par une flèche, fut avec {^rand'peine en- 
trainé loin du combat et transporté à la maison de 
son Ordre où il expira peu après. En le voyant partir, 
ses compajjnons de lutte avaient cru qu*il fuyait. 11 
avait dû arracher la flèche de sa blessure et la leur 
montrer, puis, s'évanouissant, il s'était affaissé et on 
l'avait emporté déjà mourant. Il ne fut nullement 
traître comme l'ont affirmé à tort diverses sources, 
mais, bien au contraire, mourut en héros. Ce fut 
alors un affreux massacre. Des Templiers, il n*en 
survécut que dix, des Hospitaliers seulement sept. 
Aucun Teutonique n'échappa. Diverses sources célè- 
brent leur admirable courafje. De même le Grand 
Maître de l'Hôpital, Jean de Villiers, fut aussi f^riè- 
vement blessé, mais lui, du moins, put être transporté 
sur un navire et échappa. Quant à Mathieu de Gler- 
mont, qui, par des miracles de bravoure, avait réussi, 
frappant d'estoc et de taille, à remonter le flot 
furieux des ennemis entrant par la porte Saint- 
Antoine, puis à le descendre en sens contraire, il 
succomba enfin près de la rue des Génois où il rendit 
l'âme. Tous ces différents chiffres sur les pertes des 
divers Ordres de chevaliers sont, du reste, contredits 
par les indications de quelques autres documents 



48 FIN 1)K LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

contemporains (|ui parlent entre autres de Templiers 
rené(jats ayant vécu au Kaire après la piise d*Acre. 
De même Ludolf de Suchem raconte (ju'à Matharia, 
dans les faubourjjs de cette ville, il vit, parmi les 
chrctiens faits prisonniers à Acre, quatre Allemands 
dont un ori[jinairc de Schwar/hourjj en Thurinjje, 
puis qu'il rencontra plus tard deux Templiers, Tun 
bour{jui(]fnon, l'autre toulousain. Ces infortunés 
étaient bûcherons sur les bords de la mer Morte. Le 
sultan finit parleur rendre la liberté. De même Jean 
Vitoduran dit que beaucoup de chevaliers chrétiens 
ainsi que leurs descendants étaient esclaves des 
Mus\dmans, mais que ceux-ci avaient pour eux de la 
considération. Rohricht, dans son beau livre, cite 
beaucou}) d'autres exemples de chevaliers chrétiens 
ainsi faits prisonniers à Saint-.Iean-d'Acre et devenus 
esclaves des Musulmans, tel Geoffroy de Semeray, 
dont le frère Jean le chapelain fut tué à la prise 
d'Acre, et qui, lui, fut fait prisonnier dans ces mêmes 
circonstances et rendu à la liberté neuf ans plus tard. 
Sur ces entrefaites, d'autres (jroupes sarrasins 
encore s'étaient rués sur la masse des défenseurs 
pisans à la porte Saint-Romain. Ils les avaient chassés 
après avoir brûlé leurs machines. Puis, après un 
court et violent combat, ils avaient enlevé d'assaut 
la me des Allemands et, s'en{}ouffrant par cette voie, 
battu et repoussé les chevaliers de Saint-Thomas 
près l'église de Saint-Léonard. Dautres bandes 



APRES LES DERNIERES CROISADES 49 

encore avaient forcé l'entrée de la ville, les unes par 
la porte Saint-Nicolas, les autres par la Tour du 
Lé^at, car cet édifice qui, jusque-là, avait été 
vaillamment et heureusement défendu par Jean de 
Grailly et Otton de Granson, venait de succomber à 
son tour. Jean et Otton, forcés de fuir précipitam- 
ment, réussirent à atteindre ini navire qui fut leur 
salut à tous deux. Certaines sources affirment que le 
premier échappa sans blessures et pour cela le cou- 
vrent d'injures. D'autres, tout au contraire, disent 
qu'il fut {]frièvement atteint. Le magister Thaddapus, 
le même qui dit qu'il faut excuser le roi de Chypre à 
cause de sa jeunesse, insulte Grailly et dit qu'il ne 
fut chevalier que de nom, chrétien que des lèvres. 
C'était la fin de ce grand drame! Partout une foule 
sarrasine délirante escaladait les murailles, poussant 
des cris de mort, et se précipitait par les rues à la 
|)oursuite des chrétiens. La bravoure ne pouvait plus 
rien contre ces masses énormes que des renforts 
venaient grossir sans cesse. Tout était perdu. Pres- 
que tous les guerriers francs étaient tués, pris ou en 
fuite. Les quelques centaines d'entre eux, un millier 
peut-être, qui luttaient encore contre ce flot de noirs 
démons envahisseurs, furent facilement repoussés, 
exterminés ou pris. La foule des survivants chrétiens 
cherchant à sauver leur vie, courait vers le poit, 
refuge suprême. Tous, chevaliers, prêtres, moines et 
religieuses, femmes de qualité ou du peu[)le, enfants, 

7 



50 FIN DK LA DOMINATION FHANQITE EN SYIIIK 

emportant les blesses, (couraient le lonjj des rues 
dallées. Arrivés an porl, ils se jetaient à la mer par 
milliers, pour (^ajjner plus promptement les navires. 
Malheureusement, il n'y avait en tout, paraît-il, que 
six navires prêts à appareiller, deux du pape, deux 
chypriotes et deux {jénois sous André Pellotus. On 
conçoit Teffroyable confusion de tous ces infortunés, 
sentant déjà derrière eux l'haleine des massacreurs 
lancés à leur poursuite, se ruant affolés vers ce pré- 
caire asile. Seul, le véiiérahlc patriarche, Nicolas de 
llanapes, religieux dominicain du diocèse de Heims, 
montra le plus grand courage. Ceux qui le suivaient 
durent l'entraîner vers le port, parce qu'il trouvait 
indigne de lui d'abandonner dans la mort son déplo- 
rable trou|)eau dispersé. Enfin on put le jeter dans 
une barque qui le conduisit à un navire de Venise; 
mais, comme il tendait les mains pour aider à sauver 
tous les malheureux qui nageaient autour de lui et 
• s'accrochaient aux flancs du bateau, il tomba à la 
mer, puis la barque elle-même chavira sous le poids 
de tant d'infortunes. Tous ceux qui s'y trouvaient 
furent noyés à l'exception du porte-croix du pa- 
triarche; quant à celui-ci, soit que le matelot qui 
voulut le sauver ne sftt pas saisir assez fermement la 
main qu'il lui tendait, soit que, vieux et faible, il ne 
s(^t être assez prompt, il disparut sous les flots. 
« Ainsi périt le bon patriarche et légat, frère Ni- 
cole! » Par conii'c le roi Tloiu'i de Chypre i'«'Missii à 



APRES LES DEIINIERES CROISADES 51 

{;a{;!ier le large ce jour-là et non point déjà dans la 
nuit du 15 au ](>, coniuie Tout affirmé tous ses dé- 
tracteurs. Plus de trois mille des piincipaux habi- 
tants de la ville parviin-entà se sauver avec lui. Natu- 
rellement cette fuite valut au jeune souverain de 
Chypre les injines des contemporains et les plus 
graves accusations de lâcheté et de trahison. Ce 
grand départ, sous les yeux de l'armée musulmane 
victorieuse, impuissante ce})endant à Tem pêcher, 
dut être une vraie scène de reiifer. Diverses sources 
racontent qu'à cause de la violence de cette mer 
démontée, deux autres navires chavirèrent dans le 
port, noyant tous ceux qu'ils contenaient. Les An- 
nales de Parme affirment cependant que beaucoup 
de Parmesans réussirent à se sauver. C'est de la 
bouche de ces derniers, réfugiés ou captifs libérés, 
que Thaddicus recueillit des indications pour son 
IJistoria de desolatione et conculcacioiie ciuitatis 
Acconensis éditée par mon si regretté ami le comte 
Hiant à Genève en 1873. La grande maison flo- 
rentine de banque et de commerce des Peruzzi 
éprouva de graves pertes dans cet ultime désastre 
des établissements chrétiens de Syrie. Le grand 
négociant pisan Pannocchia Sasetta degli Orlandi 
péiit dans le désastre. Une liste des nobles véni- 
tiens qui, en Tan 1296, par conséquent après la 
chute de Saint-Jean-d'Acre, réussirent à regagner 
de cette ville leur patrie, est conservée dans un 



5Î FIN DE LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

inaiiuscnt de la Bibliothèque de Sainte-Geneviève. 
Le grand historien catalan quasi contemporain, 
Muntancr, parlant du fameux aventurier Roger de 
Flor, qui fut le premier chef des célèbres Almugavares 
ou routiers catalans lors de leur grande expédition 
en Orient aux débuts du (piator/ième siècle, raconte 
ce qui suit : « Roger de Flor, dans sa grande jeunesse 
ayant été reçu frère Templier, se trouva avec la 
fameuse nef le Faucon que l'Ordre lui avait con- 
fiée dans les eaux de Saint-Jean-dWcre lors du siège 
illustre de 1291. Durant le drame final, alors que 
les derniers guerriers latins de Syrie, chevaliers des 
trois Ordres ou nobles chypriotes, se faisaient héroï- 
quement hacher pour permettre à la foule des vieil- 
lards, des femmes, des enfants, de s'embarquer, le 
Templier Roger, après s'être distingué dînant le 
siège, par divers exploits, après avoir pris un éten- 
dard et tué de sa main un chef ennemi, ne rougit 
point, paraît-il, d'extorquer aux malheureuses dames 
chrétiennes qui se réfugiaient à son bord des sommes 
considérables, fondement de son immense fortune 
futin*e. Chassé du Temple pour cet acte infâme, 
accusé surtout d'avoir soustrait et gardé l'argent de 
l'Ordre dans le tumulte de cette catastroj)he, forcé 
de fuir devant les poursuites du Grand Maître, dé- 
noncé par ce dernier au terrible pape Boniface, il fut 
contraint pour son salut d'abandonner sa nef dans le 
port de Marseille et de se réfugier à Gênes. 



APRES LES DERNIERES CROISADES 53 

Tandis qu une partie des habitants et des défen- 
seurs d'Acre réussissait ainsi à (jrand'peine à travers 
les affres de la mort, à se réfugier en Chypre ou en 
Annénie, où beaucoup d'entre eux se fixèrent, (jue 
beaucoup d'autres aussi quittèrent bientôt pour 
retourner en Italie, leur patrie, une autre portion, 
infiniment plus considérable, surtout composée de 
femmes, d'enfants, de vieillards, de prêtres, de 
moines, de religieuses, était barbarement massacrée 
dans les maisons et les rues de la ville. D'autres 
subissaient les plus brutales violences ou étaient 
entraînés en captivité, après avoir été liés nus en 
longues et lamentables chaînes. Surtout les femmes 
les plus belles, les enfants les plus gracieux étaient 
mis à part pour le harem du sultan et les marchés du 
Caire par ces vainqueurs sans pitié. Qui dira les 
lamentations infinies, les pleurs, les souffrances inex- 
primables de tous ces infortunés réunis dans une 
même catastrophe sans distinction de rang, pauvres 
et riches, grandes dames et filles du peuple, enfants 
de chevaliers ou de pauvres hères? 

Parmi ceux qui furent sur-le-champ massacrés, 
les sources mentionnent les moines de Saint-Domi- 
nique; ils périrent tous, à l'exception de sept, chantant 
en chœur le Salve Regina; puis encore tous les reli- 
gieux de Saint- François, sauf cinq. Deux ou trois 
cents parmi ces moines cherchèrent et trouvèrent la 
mort en combattant; parmi ceux-ci les chroniques 



54 FIN DE LA DOMINATION PHANQUE EN SYRIE 

citent le cloiniiiicain Lapo de Cascia. Un autre, Mat- 
thaeus, réussit às*écliapper; un autre encore, Jacques 
Siininetti, parvint à {jagner Chypre. Le couvent de 
ces enfants de saint Dominique s'élevait sur le bord 
de la incr entre le « Buvercl » et l'ancien quailier 
génois. La Chronique de Styrie rimée qui, à U*avers 
une foule de récits fabuleux et d'erreurs, raconte 
cependant sur le siège d'Acre quelques faits histo- 
riques, dit que le frère Herniann de Saxe, qui avait 
passé aux Sarrasins impies, revint dans la ville pour 
combattre ses coreligionnaires et se fit tuer glorieu- 
sement. 

Dans sa fameuse lettre de menaces au roi Héthoum 
d'Arménie, le sultan Malek-el-Ashraf raconte entre 
autres que les musulmans firent prisonnières tant de 
jeunes fennncs à la prise d'Acre qu'on les vendait 
couramment sur le marché des esclaves une drachme 
pièce. 

D'après une antique chronique autrichienne, on fit 
trois parts des captifs : les enfants, qui furent épar- 
gnés, les religieux des deux sexes qui refusèrentd'ab- 
jurer et qu'on massacra, les femmes enceintes enfin, 
dont on fendit le ventre. Le récit fantastique de 
Ludolf de Suchem de la fuite de cinq cents dames et 
jeunes filles de qualité, courant au port, offrant leurs 
bijoux, leur main même à qui les sauverait, puis 
soudainement et heureusement conduites à Chypre 
par lin nniilonicr mvstérieux (jiii dispnnit aussitôt. 



APRES LES DERNIERES CROISADES 55 

n'est certainement (iniui récit léjjend aire. En 1340, 
cinquante ans après le drame final de Saint-Jean 
d'Acre, toutes les plus nobles dames de Chypre por- 
taient encore le deuil de cette grande catastrophe de 
la chrétienté franque d'Orient. 

Les chiffres des victimes fournis par les diverses 
soinces varient infiniment, de dix mille à plus de 
cent mille; de même pour le nombre de ceux qui 
purent s'enfuir. Une grande masse des habitants 
chrétiens, plusieurs milliers probablement, avec le 
maréchal du Temple, Pierre de Sevrv, beaucou|> de 
religieux aussi, s'était au premier moment, dans le 
trouble affreux qui suivit la prise de la ville, jetée 
éperdumentdans le très fort château du Temple situé 
près de l'angle occidental de la muraille en avant du 
port, sur le rivage même, ouvrant sur la pleine mer. 
Les murailles de cet édifice énorme, vraie place forte 
indépendante du reste de la cité, avaient vingt-huit 
pieds de profondeur. A chaque apgle s'élevait une 
grosse tour surmontée d'un lion de cuivre richement 
doré, de la grandeur d'un bœuf. D'autres fuyards 
s'étaient réfugiés et barricadés dans le palais même 
du Grand Maître, d'autres encore dans la maison 
forte desTeutoniques, aussi dans le château ou grand 
manoir des Hospitaliers. Partout dans ces fortes 
maisons, forteresses véritables, parfaitement armées, 
les chrétiens réfugiés, sachant quel sort les attendait, 
opposèrent une résistance désespérée, et les vain^ 



56 FIN I»K LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

queiirs, à leur grande déception, alors qu'ils avaient 
pu croire un moment que toute lutte était terminée, 
se virent au soir du 19 mai contraints de recommen- 
cer une bataille terrible. Celle-ci devait se prolonger 
plus de dix jours encore. Nous n'avons presque aucun 
détail sur cette résistance suprême de tous ces malheu- 
reux voués à la mort. Ce dut être une effroyable tra- 
gédie, car ils se virent contraints de se défendre 
heure par heure, minute par minute, de jour comme 
de nuit, contre l'effort incessant de ces masses victo- 
rieuses, rendues furieuses par cette prolongation 
inattendue de la lutte. Chacune de ces forteresses 
encombrées de réfugiés, entourées par ces milliers 
de Sarrasins exaspérés, semblait un navire en 
détresse battu par les flots de la mer. Dans le châ- 
teau du Temple, le soir même de la piise de la 
ville, pendant que les Sarrasins pillaient et brfdaient 
partout, les réfugiés, chevaliers et prêtres, avaient 
barricadé les portes et s'étaient mis en défense, cher- 
chant surtout à organiser le passage presque impos- 
sible dans l'île de Chypre. Le maréchal de l'Ordre, 
Bourgognon, et le nouveau Grand Maître, Thibaut 
Gandin, qui venait d'être élu en remplacement de 
Jean de Villiers, firent réunir près des murs toutes les 
embarcations, mais il était trop tard. 

Longtemps encore ces désespérés luttèrent. Enfin, 
soit qu'ils n'eussent plus de pain et d'eau, soit que 
les assiégeants fussent à bout d'énergie, on rentra en 



I 



APIIFS I FS DEIINIERES CROISADES 57 

iiéf^ociatioiis \a sultan fit offrir aux défenseurs ia sit; 
sauve et la lil)re sortie sans armes avec un vêtement 
poiu* chacun. Ces propositions si dures furent accep- 
tées. Le sultan, après qu'il eut envoyé aux chrétiens 
de \i\ maison du Tcm[)le un drapeau hlanc en sig[ne 
de sa [)rotection, leur expédia un émir, à la tête 
de (pielques centaines de soldats qui devaient surveil- 
ler la stricte ohservation des conditions de la capitu- 
lation. Mais ce chef se conduisit avec la dernière 
brutalité vis-à-vis des jeunes gens, garçons et filles, 
enfermés au château. Ses hommes souillèrent de leurs 
ordures la chapelle. Les chrétiens exaspérés vou- 
lurent les châtier. En vain le Grand Maître Gaudin, 
le maréchal Bourgognon s'efforcèrent de prévenir 
par leurs supplications cette catastrophe nouvelle. 
Cette foule de gens réduits au désespoir, refermant 
soudain les portes du château, se jeta sur les soldats 
musulmans qui y avaient pénétré; pas un de ceux- 
ci ne put échapper; tous furent massacrés. Les 
chrétiens, devenus comme fous furieux, allèrent 
jusqu'à couper les tendons des bêtes de somme que 
la capitulation leur avait laissées et cela pour les inu- 
tiliser. Le drapeau blanc du sultan, jeté à terre, fut 
lancé dehors devant les portes avec les cadavres des 
soldats musidmans. D'après une source, quelques- 
uns de ceux-ci auraient toutefois réussi à se sau- 
ver en sautant du haut de la muraille qui longeait 
la mer. 

8 



58 FIN DK I A DOMINATIOÎS FRANQUE EN SYRIE 

Le maréchal Bour{jo{jiioii, se dévouant au salut 
de tous, se fit coura(jcuscment, après ce drame, con- 
duire en hâte auprès du sultan et le conjura, après 
qu'il lui eut dit la brutalité de ses soldats qui avait 
entraîné leur massa(!re, de maintenir quand même 
les articles de la capitulation arrêtée entre eux. 
Mais Malck-cl-Ashraf, dans le paroxysme de sa fu- 
reur, ne voulut lien entendre et fit décapiter le vail- 
lant maréchal sur place avec tous ceux qui Taccom- 
pa(;naient. Puis il ordonna de reprendre aussitôt 
le siè^e réfrulicr de la maison du Temple durant 
que le Grand Maître Gandin, avec les relifjues pré- 
cieuses, les vases sacrés, les trésors de TOrdre, réus- 
sissait à se sauver de nuit, à Sidon d'abord, puis à 
Chypre. 

Les chrétiens demeurés dans la forteresse, appre- 
nant le su[)plirc infli[jé an maréchal et à ses compa- 
gnons, comprenant que leur dernière heure était 
venue, résolurent de mourir sans prêter l'oreille à 
aucune nouvelle proposition de capitulation. Un pre- 
mier assaut fut repoussé avec l'énergie du désespoir. 
Alors les assiégeants creusèrent des mines. Bientôt 
les murs entièrement ruinés n'offrirent prestpie plus 
de résistance. Un secoiul assaut fut immédiatement 
inauguré, mais, à ce moment même, l'énorme et 
puissant édifice, miné de toutes parts, ébranlé par le 
choc des pierres lancées par les catapultes, s'écroula 
avec un bruit formidable, ensevehssant sous ses 



APRÈS LES DEUNIÈRES CROISADES 50 

ruines iiuisulinans et chrétiens. Les morts furent 
innombrables, de trois à sept mille suivant les au- 
teurs. Cette ultinie catastrophe eut lieu le 28 mai. 
Ainsi tomba le dernier boulevard de Saint-Jean- 
d'Acre, presque le dernier vestifje de deux siècles de 
gloire et de prospérité des Francs en Terre Sainte. 
Les autres édifices de la ville encore aux mains 
des chrétiens, ainsi que les châteaux dés Teuto- 
niques et des Hospitaliers succombèrent presque 
en même temps aux attaques des Sarrasins. Amadi 
parle de cette maison des Hospitaliers comme 
d'un édifice fort et superbe. La [grande salle, qui 
avait encore servi au couronnement du roi Henri de 
Chypre, avait trois cents coudées de long. Cette 
vaste demeure en ruines fut plus tard reconstruite 
pour le fameux émir Fackr ed-din. Toutes les autres 
belles maisons des Ordres nulitaircs dont j'ai déjà 
parlé, celles des Communes de Pise et de Venise 
comme aussi de nombreux couvents d'hommes et 
de femmes devinrent de même des monceaux de 
ruines. 

Jadis, lors de la croisade des rois Philippe-Auguste 
et Richard Cœur de Lion, juste un siècle auparavant, 
lorsque les cluétiens étaient rentrés dans Saint-Jean- 
d' Acre après le siège fameux de 1192, le cruel roi 
d'Angleterre avait fait, malgré qu'on leur eût promis 
la vie sauve, massacrer en masse les habitants musul- 
mans qui s'étaient rendus à lui. En guise de repré- 



00 FIN DE LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

sailles pour ce crime affreux, qui hantait encore au 
bout de cent ans les inia(i;inations sarrasines, le 
sultan Malek-cl-Ashraf fit supplicier également la 
plus (ïrandc partie de ses prisoniiiors, surtout les 
combattants et les fjeiis âgés. Il ht aussi mettre le feu 
aux quatre coins de la ville, après qu'elle eut été 
horriblement dévastée. " Saint-Jean-d'Acre, dit Ma- 
krizi, fut entièrement détruite et démolie; les rem- 
paits furent complètement abattus; on rasa les 
églises et les édifices les plus considérables. Le reste 
devint la proie du feu. » — u (le qu il v eut d'admi- 
rable, dit en terminant l'historien Abou'l Pharadj, 
c'est que le Dieu très haut voulut que la ville frit 
prise un vendredi, à la troisième heure, au même 
jour et au même instant où les chrétiens y étaient 
entrés du temps du sultan Saladin. Dieu permit 
qu'en cette occasion le sultan reçut aussi les chré- 
tiens à composition et les fit ensuite mourir. Voilà 
comme Dieu les punit à la fin de leur manque de 
foi. » 

Makrizi dit encore que ce fut l'émir Shenas ed-dni 
Bena qui entreprit la démolition méthodique de la 
ville. Ludolf de Suchcm, qui visita Saint-Jcan-d'Acre 
en 1335, quarante-quatre ans après la catastrophe, 
et qui y recueillit certainement encore de nombreux 
témoignages contemporains du siège, raconte que la 
garnison de la ville était alors de six cents Sarrasins 
qui vivaient au mieux avec les pèlerins d'origine 



«'l^^rtSRdrt 



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THAS8P0RTK AI' CAIRK COMMK T H O P II K K UK VICTOIWK, « K H V A >T Ii'k?»T«KK 
V IV MOSQrK K-TOM BKAT It 1 >iil\N M o II A M M K l> - K >-> A SS K II I. \ v - .liil \ii 



(K. Daunifls. |ihol<^ra|ihf* au C^irv.t 



l 

APHÈS LES DERNIÈRES CROISADES «i 

allemande, les reconnaissant aussitôt à leur appa- 
rence, à leur déniarche, buvant en secret avec eux 
le vin que leur interdisait la loi de Mahomet. 

La nouvelle de la prise d'Acre, instantanément 
répandue au loin par la rumeur publique, sonna 
comme un glas funèbre parmi les dernières petites 
cités encore aux mains des chrétiens sur la côte de 
Syrie. L'effroi de ces malheureuses populations, 
depuis si longtemps tremblantes sous la menace de 
cette catastrophe, fut sans bornes. Les plus riches 
habitants de Tyr avec le baile royal Adam de Cafran 
abandonnèrent leur villç le jour même du 18 mai 
malgré ses magnifiques remparts, sa triple enceinte 
de murailles épaisses de vingt-cinq pieds, défendues 
par douze tours les plus fortes, les mieux construites 
qu'il y eut jamais. 

Ces fuyards laissaient en arrière, dans leur terreur 
irraisonnée, femmes, enfants, vieillards, en outre 
toute la population pauvre. Dès le lendemain, 
19 mai, Tyr fut occupée sans résistance par un corps 
sarrasin sous le commandement d'izz ed-dîn Bena. 
Saïda, l'antique Sidon de Phénicie, — que les Tem- 
pliers avaient acquise de leurs deniers, et où s'étaient 
réfugiés quelques-uns des leurs échappés de Saint- 
Jean-d'Acre, — comptant sur le secours promis par 
le Grand Maître Thibaut Gandin, réfugié en Chypre, 
songea d'abord à résister. Ses habitants mettaient 
leur principal espoir dans leur superbe château. 



6Î FIN DE LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

puissainiiient aii(^inctité par le roi saint Louis. Il était 
situé dans une île, ce qui en au(;inentait la force. On 
se mit à le fortifier fiévreusement encore, mais à 
l'approche des troupes de siège de l'émir Alam ed- 
dîn Sin(ls(!liar S(lni(jaï cpii, après avoir investi la 
ville de tout os parts, se disposèrent à attaquer aus- 
sitôt la forteresse, les Tcnq)liers, se sentant trop peu 
nombreux, s'enfuirent les uns à Tortose, les autres 
en Chypre. Saïda, aussitôt occupée par les Infidèles, 
fut iininèdiateinent démantelée ainsi que son château 
insulaire dès la fin de mai ou le miheu de juin. — De 
ujème encore pour la forte cité de Haïuth, l antique 
patrimoine des Ibelin, la Beyrouth actuelle, le même 
Alam ed-din Schugaï, après avoir, par de fallacieux 
discours, promis aide et sftreté aux habitants ac- 
courus sans méfiance, les fit Iraîtreusement on partie 
massacrer le 21 juin, en partie conduire en esclavage à 
Damas et en Egypte. Peu de jours après, le 30 juillet, 
tomba encore Kaïfa, au pied du couvent du Carmel 
dont les moines furent égorgés eux aussi durant 
qu'ils chantaient le Salve Heijina. Le monastère fut 
détruit de fond on comble. 

A la nouvelle de tant de désastres successifs, les 
habitants d'Athlit, où se trouvait un des plus forts 
châteaux du Temple, de Tortose aussi, si puissam- 
ment fortifiée, de Djebad enfin, l'antique Byblos, 
s'enfuirent dans le courant d'aoïU, abandomiant 
leurs villes à la dévastation. « Il ne resta dans la 



APRES Ils KKRNIEHES CROISADES 6:i 

Palestine, dit Makrizi, (jne les chrétiens qui se sou- 
mirent à payer le tribut. Le dernier reste de leur 
puissance avait disparu! » 11 y avait exactement 
cent quatre-vingt-douze ans que la sainte cité de 
Jérusalem avait été conquise par les Francs et que 
Godefroy (le Bouillon «unit rtr j)i'ocIanié roi du Saint 
Hovaume de ralcstinc. 

Déjà le 12 du mois de juin, le sultan Malek-el- 
Ashraf fit à Damas une entrée triomphale extraordi- 
nairement hriUante après cette campagne si san- 
glante pour les siens, mais écrasante pour les chré- 
tiens. D'après certaines sources, la prise d'Acre avait 
coûté soixante mille morts aux Sarrasins, dont plus 
de cent émirs, auxquels on rendit les plus grands 
honneurs funéraires. Les rues de la capitale syrienne 
étaient tapissées des plus belles étoffes sur le passage 
du cortège. Tous les habitants des campagnes étaient 
accourus pour admirer ce spectacle extraordinaire. 
La foule était prodigieuse sous un ciel de feu. On 
portait devant le sultan des bannières chrétiennes la 
pointe en bas, et, fichées sur la pointe des lances, 
les têtes des principaux chefs francs, tandis que les 
captifs suivaient, liés par des cordes sur leurs che- 
vaux de guerre. 

Après avoir consacré la^plus grande partie de Tim- 
mense butin conquis à Acre à des fondations pieuses, 
à la construction et à l'entretien de coûteux monu- 
ments funéraires, de la chapelle sépulcrale de son 



ftV FIN 1)K l-A DOMINATION II;\n«.'I I l \ M i; M 

père, de celle qu'il se faisait bâtir pour lui-même, 
après avoir attendu à Damas environ un mois que ses 
troupes eussent acrlievé d'occuper les dernières cités 
chrrtioniios du littoral, le sultan repartit pour sa 
splciulidc capitale du Kairc où il entra en pouq)e 
encore plus brillante vers la mi-juillet, au milieu d'un 
immense concours. « Toute l'É^jypte, dit Abou'l 
Mahaçen, était accourue pour prendre part i < < 
spectacle. » 

Dans deux écrits du style le plus liaulain, Malek- 
el-Asliraf fit part au roi Héthoum H d'Arménie de 
ces événements formidables, lui disant quel colossal 
butin il avait fait à Acre, le menaçant, s'il ne recom- 
mençait aussitôt à payer le tribut jadis fixé, de 
dévaster sa terre et de détruire sa capitale de Mas- 
sissa. Dès l'an suivant, en 1292, il menait une expé- 
dition triomphante vers le haut Euphrate et s'em- 
parait de la formidable citadelle arménienne de 
Hromgla. Le 12 décembre 1293 il périssait assassiné 
dans une chasse. 

Makrizi raconte qu'on trouva dans une église de 
Saint-Jean-d'Acrc un mausolée de marbre rouge por- 
tant une grande plaque de plomb avec une inscrip- 
tion grecque en plusieurs lignes. « Celle-ci poitait 
que ce pays serait subjugué par un peuple de nation 
arabe, éclairé par la vraie religion; que ce peuple 
tnouq)herait de tous ses ennemis, que sa religion 
l'emporterait sur toutes les provinces de la Perse et 



A l'i; I -- I I >> h I i; \ I 1 i; I N c i; oi^ \ m'S fi", 

(le leinpirc (jicc, et (|uc, vers 1 approclic de i an- 
née 700 (le l'Héfjire, ce même peuple chasserait 
entièrement les Francs et détrnifait leui's éfjlises. Il 
y avait encore cinq lignes effacées qu'on ne put lire : 
le reste fut lu au sultan qui en fut dans Tadmira- 
tion. » 

Tous ces MU (cs, si l'on en croit Makri/i, avaient 
été prédits d'avance; dès avant que le sidtan se ffit 
mis en marche vers Acre, un scheikh célèbre pour 
ses poésies, Sclierf ed-dîn Bousiri, avait vu^ pendant 
son sommeil, un homme qui récitait ces vers : 

Les Musulmans se sont emparés d'Acre, et ont accablé les intidèles de 

[coups] 

Notre sultan a marché contre eux avec des chevaux qui renversent tous 

[les obstacles]. 

IjCS Tures ont juré de ne plus rien laisser aux chrétiens. 

Le scheikh fit part à plusieurs [)ersonnes de sa 
vision qui ne tarda pas à se vérifier. 

' Ainsi, s'écrie Abou'l féda, les villes fortes chré- 
tiennes rentrèrent sous les lois de l'islamisme; ainsi 
fut lavée la souillure imprimée par la présence des 
Francs, de ces Francs naguère si redoutables. C'est à 
Dieu que nous sommes redevables de ce bienfait; 
sovons-en reconnaissants et rendons au Seigneur de 
soleiHielles actions de grâce ! >' 

Ibn Férat dit de son côté en terminant son récit : 
M Les Francs ne possédèrent donc plus rien en Syrie. 

9 



66 FIN DE LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE 

Espérons, s'il plait à Dieu, que cela durera jusqu'au 
jour du Ju(;cnient. " 

La nouvelle de la prise de Saint-Jean-d'Acre par 
les troupes du Soudan d'Egypte produisit par toute 
l'Europe une impression de douleur terrifiante. 



PARIS 

TYPOGHAI'IIIK PLON-NOURRIT et C*« 

RUE CiKANCItRE, 8 



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